SCENE III.
LES PRÉCÉDENTS, LE VICOMTE DE GIF, M. DE MORLAIX, M. DE CHEVREUSE, MADAME DE GONDELAURIER, FLEUR-DE-LYS, DIANE, BÉRANGÈRE, DAMES, SEIGNEURS.
LE VICOMTE DE GIF.
Salut, nobles châtelaines!
MADAME ALOISE, PHOEBUS, FLEUR-DE-LYS, saluant.
Bonjour, noble chevalier!
Oubliez soucis et peines
Sous ce toit hospitalier!
M. DE MORLAIX.
Mesdames, Dieu vous envoie
Santé, plaisir et bonheur!
MADAME ALOISE, PHOEBUS, FLEUR-DE-LYS.
Que le ciel vous rende en joie
Vos bons souhaits, beau seigneur!
M. DE CHEVREUSE.
Mesdames, du fond de l'âme
Je suis à vous comme à Dieu.
MADAME ALOISE, PHOEBUS, FLEUR-DE-LYS.
Beau sire, que Notre-Dame
Vous soit en aide en tout lieu!
[Entrent tous les conviés.]
CHOEUR.
Venez tous à la fête!
Page, dame et seigneur!
Venez tous à la fête,
Des fleurs sur votre tête,
La joie au fond du coeur.
[Les conviés s'accostent et se saluent. Des valets circulent dans la
foule, portant des plateaux chargés de fleurs et de fruits.
Cependant un groupe de jeunes filles s'est formé près d'une
fenêtre, à droite. Tout à coup l'une d'elles appelle les autres et
leur fait signe de se pencher hors de la fenêtre.]
DIANE, [regardant au dehors.]
Oh! viens donc voir, viens donc voir, Bérangère!
BÉRANGÈRE, [regardant dans la rue.]
Qu'elle est vive! qu'elle est légère!
DIANE.
C'est une fée ou c'est l'Amour!
LE VICOMTE DE GIF, [riant.]
Qui danse dans le carrefour!
M. DE CHEVREUSE, [après avoir regardé.]
Eh mais, c'est la magicienne!
Phoebus, c'est ton égyptienne,
Que l'autre nuit, avec valeur,
Tu sauvas des mains d'un voleur.
LE VICOMTE DE GIF.
Eh! oui, c'est la bohémienne!
M. DE MORLAIX.
Elle est belle comme le jour!
DIANE, à Phoebus.
Si vous la connaissez, dites-lui qu'elle vienne
Nous égayer de quelque tour.
PHOEBUS, [regardant à son tour d'un air distrait.]
Il se peut bien que ce soit elle.
[A. M. de Gif.]
Mais crois-tu qu'elle se rappelle?…
FLEUR-DE-LYS, [qui observe et qui écoute.]
De vous toujours on se souvient.
Voyons, appelez-la, dites-lui qu'elle monte.
[A part.]
Je verrai s'il faut croire à ce que l'on raconte.
PHOEBUS, [à Fleur-de-Lys.]
Vous le voulez? Eh bien, essayons.
[Il fait signe à la danseuse de monter.]
LES JEUNES FILLES.
Elle vient!
M. DE CHEVREUSE.
Sous le porche elle est disparue.
DIANE.
Comme elle a laissé là ce bon peuple ébahi!
LE VICOMTE DE GIF.
Dames, vous allez voir la nymphe de la rue.
FLEUR-DE-LYS, [à part.]
Qu'au signe de Phoebus elle a vite obéi!.
SCÈNE IV.
LES PRÉCÉDENTS, LA ESMERALDA.
Entre la bohémienne, timide, confuse, et radieuse. Mouvement d'admiration.
La foule s'écarte devant elle.
CHOEUR.
Regardez! son beau front brille entre les plus beaux,
Comme ferait un astre entouré de flambeaux!
PHOEBUS.
Oh! la divine créature!
Amis, de ce bal enchanté
Elle est la reine, je vous jure.
Sa couronne c'est sa beauté!
[Il se tourne vers MM. de Gif et de Chevreuse.]
Amis, j'en ai l'âme échauffée!
Je braverais guerre et malheur,
Si je pouvais, charmante fée,
Cueillir ton amour dans sa fleur!
M. DE CHEVREUSE.
C'est une céleste figure!
Un de ces rêves enchantés
Qui flottent dans la nuit obscure
Et sèment l'ombre de clartés!
Dans le carrefour elle est née.
O jeux aveugles du malheur!
Quoi! dans l'eau du ruisseau traînée,
Hélas! une si belle fleur!
LA ESMERALDA, [l'oeil fixé sur Phoebus
dans la foule.]
C'est mon Phoebus, j'en étais sûre,
Tel qu'en mon coeur il est resté!
Ah! sous la soie ou sous l'armure,
C'est toujours lui, grâce et beauté!
Phoebus, ma tête est embrasée!
Tout me brûle, joie et douleurs.
La terre a besoin de rosée,
Et mon âme a besoin de pleurs!
FLEUR-DE-LYS.
Qu'elle est belle! j'en étais sûre.
Oui, je dois être, en vérité,
Bien jalouse, si je mesure
Ma jalousie à sa beauté!
Mais peut-être, prédestinées,
Sous la rude main du malheur,
Elle et moi, nous serons fanées
Toutes les deux dans notre fleur!
MADAME ALOISE.
C'est une belle créature!
Il est étrange, en vérité,
Qu'une bohémienne impure
Ait tant de charme et de beauté!
Mais qui connaît la destinée?
Souvent le serpent oiseleur
Cache sa tête empoisonnée
Sous le buisson le plus en fleur.
TOUS, [ensemble.]
Elle a le calme et la beauté
Du ciel dans les beaux soirs d'été!
MADAME ALOISE, [à la Esmeralda.]
Allons, enfant, allons, la belle,
Venez, et dansez-nous quelque danse nouvelle.
[La Esmeralda se prépare a danser et tire de son sein l'écharpe
que lui a donnée Phoebus.]
FLEUR-DE-LYS.
Mon écharpe!… Phoebus, je suis trompée ici,
Et ma rivale, la voici!
[Fleur-de-Lys arrache l'écharpe à la Esmeralda, et tombe évanouie.
Tout le bal s'ameute en désordre contre l'égyptienne, qui se
réfugie près de Phoebus.]
TOUS.
Est-il vrai? Phoebus l'aime!
Infâme! sors d'ici.
Ton audace est extrême
De nous braver ainsi!
0 comble d'impudence!
Retourne aux carrefours
Faire admirer ta danse
Aux marchands des faubourgs!
Que sur l'heure on la chasse!
A la porte! il le faut.
Une fille si basse
Élever l'oeil si haut!
LA ESMERALDA.
Oh! défends-moi toi-même,
Mon Phoebus, défends-moi!
L'humble fille bohème
N'espère ici qu'en toi.
PHOEBUS.
Je l'aime, et n'aime qu'elle!
Je suis son défenseur.
Je combattrai pour elle.
Mon bras est à mon coeur.
S'il faut qu'on la soutienne,
Eh bien, je la soutien!
Son injure est la mienne,
Et son honneur le mien!
TOUS.
Quoi! voilà ce qu'il aime!
Hors d'ici! hors d'ici!
Quoi! c'est une bohème
Qu'il nous préfère ainsi!
Ah! tous les deux, silence
Sur une telle ardeur!
[A Phoebus.]
Vous, c'est trop d'insolence!
[A la Esmeralda.]
Toi, c'est trop d'impudeur!
[Phoebus et ses amis protègent la bohémienne entourée des menaces
[de tous les conviés de madame de Gondelaurier. La Esmeralda se
[dirige en chancelant vers la porte. La toile tombe.]