XXV

XXVI

Non, non, ne rions plus. Voyez-vous, ce qui me
paraissait si plaisant a aussi son côté sérieux,
très sérieux, comme tout dans l’univers!
Croyez-moi, ce mot hasard est un blasphème; rien
sous le soleil n’arrive par hasard; et ne
voyez-vous pas ici le but marqué par la
providence?
LESSING. Émilia Galotti.

Oui, une raison profonde se dévoile souvent dans ce que les hommes nomment hasard. Il y a dans les événements comme une main mystérieuse qui leur marque, en quelque sorte, la voie et le but. On se récrie sur les caprices de la fortune, sur les bizarreries du sort, et tout à coup il sort de ce chaos des éclairs effrayants, ou des rayons merveilleux; et la sagesse humaine s’humilie devant les hautes leçons de la destinée.

Si, par exemple, quand Frédéric d’Ahlefeld étalait dans un salon somptueux, aux yeux des femmes de Copenhague, la magnificence de ses vêtements, la fatuité de son rang et la présomption de ses paroles; si quelque homme, instruit des choses de l’avenir, fût venu troubler la frivolité de ses pensées par de graves révélations; s’il lui eût dit qu’un jour ce brillant uniforme qui faisait son orgueil causerait sa perte; qu’un monstre à face humaine boirait son sang comme il buvait, lui, voluptueux insouciant, les vins de France et de Bohême; que ses cheveux, pour lesquels il n’avait pas assez d’essences et de parfums, balaieraient la poussière d’un antre de bêtes fauves; que ce bras, dont il offrait avec tant de grâce l’appui aux belles dames de Charlottenbourg, serait jeté à un ours comme un os de chevreuil à demi rongé; comment Frédéric eût-il répondu à ces lugubres prophéties? par un éclat de rire et une pirouette; et ce qu’il y a de plus effrayant, c’est que toutes les raisons humaines auraient approuvé l’insensé.

Examinons cette destinée de plus haut encore.—N’est-ce pas un mystère étrange que de voir le crime du comte et de la comtesse d’Ahlefeld retomber sur eux en châtiments? Ils ont ourdi une trame infâme contre la fille d’un captif; cette infortunée rencontre par hasard un protecteur qui juge nécessaire d’éloigner leur fils, chargé par eux d’exécuter leur abominable dessein. Ce fils, leur unique espérance, est envoyé loin du théâtre de sa séduction; et, à peine arrivé dans son nouveau séjour, un autre hasard vengeur lui fait rencontrer la mort. Ainsi c’est en voulant entraîner une jeune fille innocente et abhorrée dans le déshonneur, qu’ils ont poussé leur fils coupable et chéri dans le tombeau. C’est par leur faute que ces misérables sont devenus des malheureux.

XXVII

Ah! voilà notre belle comtesse!—Pardon, madame,
si je ne puis aujourd’hui profiter de l’honneur de
votre visite. Je suis en affaires. Une autre fois,
chère comtesse, une autrefois; mais, pour
aujourd’hui, je ne vous retiens pas plus longtemps
ici.
Le prince à Orsina.

Le lendemain de sa visite à Munckholm, de grand matin, le gouverneur de Drontheim ordonna qu’on attelât sa voiture de voyage, espérant partir pendant que la comtesse d’Ahlefeld dormirait encore; mais nous avons déjà dit que le sommeil de la comtesse était léger.

Le général venait de signer les dernières recommandations qu’il adressait à l’évêque, aux mains duquel le gouvernement devait être remis par intérim. Il se levait, après avoir endossé sa redingote fourrée, pour sortir, quand l’huissier annonça la noble chancelière. Ce contre-temps déconcerta le vieux soldat, accoutumé à rire devant la mitraille de cent canons, mais non devant les artifices d’une femme. Il fit néanmoins d’assez bonne grâce ses adieux à la méchante comtesse, et ne laissa percer quelque humeur sur son visage que lorsqu’il la vit se pencher vers son oreille avec cet air astucieux qui voulait seulement paraître confidentiel.

—Eh bien, noble général, que vous a-t-il dit?

—Qui? Poël? il m’a dit que la voiture allait être prête.

—Je vous parle du prisonnier de Munckholm, général.

—Ah!

—A-t-il répondu à votre interrogatoire d’une manière satisfaisante?

—Mais... oui vraiment, dame comtesse, dit le gouverneur, dont on devine l’embarras.

—Avez-vous la preuve qu’il ait trempé dans le complot des mineurs?

Une exclamation échappa à Levin.

—Noble dame, il est innocent!

Il s’arrêta tout court, car il venait d’exprimer une conviction de son cœur, et non de son esprit.

—Il est innocent! répéta la comtesse d’un air consterné, quoique incrédule; car elle tremblait qu’en effet Schumacker n’eût démontré au général cette innocence qu’il était si important aux intérêts du grand-chancelier de noircir.

Le gouverneur avait eu le temps de réfléchir; il répondit à l’insistance de la grande-chancelière d’un ton de voix qui la rassura, parce qu’il décelait le doute et le trouble:

—Innocent...—Oui,—si vous voulez...

—Si je veux, seigneur général!

Et la méchante femme éclata de rire.

Ce rire blessa le gouverneur.

—Noble comtesse, dit-il, vous permettrez que je ne rende compte de mon entretien avec l’ex-grand-chancelier qu’au vice-roi.

Alors il salua profondément, et descendit dans la cour où l’attendait sa voiture.

—Oui, se disait la comtesse d’Ahlefeld rentrée dans ses appartements, pars, chevalier errant, que ton absence nous délivre du protecteur de nos ennemis. Va, ton départ est le signal du retour de mon Frédéric.

—Je vous demande un peu, oser envoyer le plus joli cavalier de Copenhague dans ces horribles montagnes! Heureusement il ne me sera pas difficile maintenant d’obtenir son rappel.

À cette pensée, elle s’adressa à sa suivante favorite.

—Ma chère Lisbeth, vous ferez venir de Berghen deux douzaines de ces petits peignes que nos élégants portent dans leurs cheveux; vous vous informerez du nouveau roman de la fameuse Scudéry, et vous veillerez à ce qu’on lave régulièrement tous les matins dans l’eau de rose la guenon de mon cher Frédéric.

—Quoi! ma gracieuse maîtresse, demanda Lisbeth, est-ce que le seigneur Frédéric peut revenir?

—Oui, vraiment; et, pour qu’il ait quelque plaisir à me revoir, il faut faire tout ce qu’il demande; je veux lui ménager une surprise à son retour.

Pauvre mère!

XXVIII
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