LES MÊMES, UN ALCADE, DES ALGUAZILS.
DON CÉSAR, à l’alcade.
Vous allez consigner dans vos procès-verbaux...
DON SALLUSTE, montrant don César à l’alcade.
Que voici le fameux voleur Matalobos!
DON CÉSAR, stupéfait.
Comment!
DON SALLUSTE, à part.
Je gagne tout en gagnant vingt-quatre heures.
A l’alcade.
Cet homme ose en plein jour entrer dans les demeures.
Saisissez ce voleur.
Les alguazils saisissent don César au collet.
DON CÉSAR, furieux, à don Salluste.
Je suis votre valet,
Vous mentez hardiment!
L’ALCADE.
Qui donc nous appelait?
DON SALLUSTE.
C’est moi.
DON CÉSAR.
Pardieu! c’est fort!
L’ALCADE.
Paix! je crois qu’il raisonne.
Mais je suis don César de Bazan en personne!
DON SALLUSTE.
Don César?—Regardez son manteau, s’il vous plaît.
Vous trouverez Salluste écrit sous le collet.
C’est un manteau qu’il vient de me voler.
Les alguazils arrachent le manteau, l’alcade l’examine.
L’ALCADE.
C’est juste,
DON SALLUSTE.
Et le pourpoint qu’il porte...
DON CÉSAR, à part.
Oh! le damné Salluste!
DON SALLUSTE, continuant.
Il est au comte d’Albe auquel il fut volé...—
Montrant un écusson brodé sur le parement de la manche gauche.
Dont voici le blason!
DON CÉSAR, à part.
Il est ensorcelé!
L’ALCADE, examinant le blason.
Oui, les deux châteaux d’or...
DON SALLUSTE.
Et puis, les deux chaudières.
Enriquez et Gusman.
En se débattant, don César fait tomber quelques doublons de ses poches.
Don Salluste montre à l’alcade la façon dont elles sont remplies.
Sont-ce là les manières
Dont les honnêtes gens portent l’argent qu’ils ont?
L’ALCADE, hochant la tête.
Hum!
DON CÉSAR, à part.
Je suis pris!
Les alguazils le fouillent et lui prennent son argent.
UN ALGUAZIL, fouillant.
Voilà des papiers.
DON CÉSAR, à part.
Ils y sont!
Oh! pauvres billets doux sauvés dans mes traverses!
L’ALCADE, examinant les papiers.
Des lettres?... qu’est cela? d’écritures diverses...?
DON SALLUSTE, lui faisant remarquer les suscriptions.
Toutes au comte d’Albe!
L’ALCADE.
Oui.
DON CÉSAR.
Mais...
LES ALGUAZILS, lui liant les mains.
Pris! quel bonheur!
UN ALGUAZIL, entrant, à l’alcade.
Un homme est là qu’on vient d’assassiner, seigneur.
Quel est l’assassin?
DON SALLUSTE, montrant don César.
Lui!
DON CÉSAR, à part.
Ce duel! quelle équipée!
DON SALLUSTE.
En entrant, il tenait à la main une épée.
La voilà.
L’ALCADE, examinant l’épée.
Du sang.—Bien.
A don César.
Allons, marche avec eux!
DON SALLUSTE, à don César que les alguazils emmènent.
Bonsoir, Matalobos.
DON CÉSAR, faisant un pas et le regardant fixement.
Vous êtes un fier gueux!
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
Même chambre. C’est la nuit. Une lampe est posée sur la table.
Au lever du rideau Ruy Blas est seul. Une sorte de longue robe noire cache ses vêtements.
SCÈNE PREMIÈRE.
RUY BLAS, seul.
C’est fini. Rêve éteint! Visions disparues!
Jusqu’au soir au hasard j’ai marché dans les rues.
J’espère en ce moment. Je suis calme. La nuit
On pense mieux. La tête est moins pleine de bruit.
Rien de trop effrayant sur ces murailles noires;
Les meubles sont rangés, les clés sont aux armoires.
Les muets sont là-haut qui dorment. La maison
Est vraiment bien tranquille. Oh! oui, pas de raison
D’alarme. Tout va bien. Mon page est très-fidèle.
Don Guritan est sûr alors qu’il s’agit d’elle.
O mon Dieu! n’est-ce pas que je puis vous bénir,
Que vous avez laissé l’avis lui parvenir,
Que vous m’avez aidé, vous Dieu bon, vous Dieu juste,
A protéger cet ange, à déjouer Salluste,
Qu’elle n’a rien à craindre, hélas! rien à souffrir,
Et qu’elle est bien sauvée,—et que je puis mourir?
Il tire de sa poitrine une petite fiole qu’il pose sur la table.
Oui, meurs maintenant, lâche! et tombe dans l’abîme!
Meurs comme on doit mourir quand on expie un crime!
Meurs dans cette maison, vil, misérable et seul!
Il écarte sa robe noire sous laquelle on entrevoit la livrée qu’il portait au premier acte.
—Meurs avec ta livrée enfin sous ton linceul!
—Dieu! Si ce démon vient voir sa victime morte!
Il pousse un meuble de façon à barricader la porte secrète.
Qu’il n’entre pas du moins par cette horrible porte!
Il revient vers la table.
—Oh! le page a trouvé Guritan, c’est certain,
Il n’était pas encore huit heures du matin.
Il fixe son regard sur la fiole.
—Pour moi, j’ai prononcé mon arrêt, et j’apprête
Mon supplice, et je vais moi-même sur ma tête
Faire choir du tombeau le couvercle pesant.
J’ai du moins le plaisir de penser qu’à présent
Personne n’y peut rien. Ma chute est sans remède!
S’asseyant sur le fauteuil.
Elle m’aimait pourtant!—Que Dieu me soit en aide!
Je n’ai pas de courage!
Il pleure.
Oh! l’on aurait bien dû
Nous laisser en paix!
Il cache sa tête dans ses mains et pleure à sanglots.
Dieu!
Relevant la tête et comme égaré, regardant la fiole.
L’homme, qui m’a vendu
Ceci, me demandait quel jour du mois nous sommes.
Je ne sais pas. J’ai mal dans la tête. Les hommes
Sont méchants. Vous mourez, personne ne s’émeut.
Je souffre!—Elle m’aimait!—Et dire qu’on ne peut
Jamais rien ressaisir d’une chose passée!
Je ne la verrai plus!—Sa main que j’ai pressée,
Sa bouche qui toucha mon front...—Ange adoré!
Pauvre ange!—Il faut mourir, mourir désespéré!
Sa robe où tous les plis contenaient de la grâce,
Son pied qui fait trembler mon âme quand il passe,
Son œil où s’enivraient mes yeux irrésolus,
Son sourire, sa voix...—Je ne la verrai plus!
Je ne l’entendrai plus!—Enfin c’est donc possible?
Jamais!
Il avance avec angoisse sa main vers la fiole; au moment où il la saisit convulsivement, la porte du fond s’ouvre. La reine paraît, vêtue de blanc, avec une mante de couleur sombre, dont le capuchon, rejeté sur ses épaules, laisse voir sa tête pâle. Elle tient une lanterne sourde à la main, elle la pose à terre et marche rapidement vers Ruy Blas.