RUY BLAS, seul.
Il est comme absorbé dans une contemplation angélique.
Devant mes yeux c’est le ciel que je voi!
De ma vie, ô mon Dieu! cette heure est la première.
Devant moi tout un monde, un monde de lumière,
Comme ces paradis qu’en songe nous voyons,
S’entr’ouvre en m’inondant de vie et de rayons!
Partout, en moi, hors moi, joie, extase et mystère,
Et l’ivresse, et l’orgueil, et ce qui sur la terre
Se rapproche le plus de la Divinité,
L’amour dans la puissance et dans la majesté!
La reine m’aime! ô Dieu! c’est bien vrai, c’est moi-même.
Je suis plus que le roi puisque la reine m’aime!
Oh! cela m’éblouit. Heureux, aimé, vainqueur!
Duc d’Olmedo,—l’Espagne à mes pieds,—j’ai son cœur!
Cet ange qu’à genoux je contemple et je nomme,
D’un mot me transfigure et me fait plus qu’un homme.
Donc je marche vivant dans mon rêve étoilé!
Oh! oui, j’en suis bien sûr, elle m’a bien parlé.
C’est bien elle. Elle avait un petit diadème
En dentelle d’argent. Et je regardais même,
Pendant qu’elle parlait,—je crois la voir encor,—
Un aigle ciselé sur son bracelet d’or.
Elle se fie à moi, m’a-t-elle dit.—Pauvre ange!
Oh! s’il est vrai que Dieu, par un prodige étrange,
En nous donnant l’amour, voulut mêler en nous
Ce qui fait l’homme grand à ce qui le fait doux,
Moi, qui ne crains plus rien maintenant qu’elle m’aime,
Moi, qui suis tout-puissant, grâce à son choix suprême,
Moi, dont le cœur gonflé ferait envie aux rois,
Devant Dieu qui m’entend, sans peur, à haute voix,
Je le dis, vous pouvez vous confier, madame,
A mon bras comme reine, à mon cœur comme femme!
Le dévoûment se cache au fond de mon amour
Pur et loyal!—Allez, ne craignez rien!—
Depuis quelques instants, un homme est entré par la porte du fond, enveloppé d’un grand manteau, coiffé d’un chapeau galonné d’argent. Il s’est avancé lentement vers Ruy Blas sans être vu, et, au moment où Ruy Blas, ivre d’extase et de bonheur, lève les yeux au ciel, cet homme lui pose brusquement la main sur l’épaule. Ruy Blas se retourne comme réveillé subitement; l’homme laisse tomber son manteau, et Ruy Blas reconnaît don Salluste. Don Salluste est vêtu d’une livrée couleur de feu à galons d’argent, pareille à celle du page de Ruy Blas.
RUY BLAS, DON SALLUSTE.
DON SALLUSTE, posant sa main sur l’épaule de Ruy Blas.
Bonjour.
RUY BLAS, effaré.
A part.
Grand Dieu! je suis perdu! le marquis!
DON SALLUSTE, souriant.
Je parie
Que tous ne pensiez pas à moi.
RUY BLAS.
Sa seigneurie
En effet me surprend.
A part.
Oh! mon malheur renaît.
J’étais tourné vers l’ange et le démon venait.
Il court à la tapisserie qui cache le cabinet secret, et en ferme la petite porte au verrou; puis il revient tout tremblant vers don Salluste.
DON SALLUSTE.
Eh bien! comment cela va-t-il?
RUY BLAS, l’œil fixé sur don Salluste impassible, pouvant à peine rassembler ses idées.
Cette livrée?...
DON SALLUSTE, souriant toujours.
Il fallait du palais me procurer l’entrée.
Avec cet habit-là l’on arrive partout.
J’ai pris votre livrée et la trouve à mon goût.
(Il se couvre. Ruy Blas reste tête nue.)
RUY BLAS.
Mais j’ai peur pour vous...
DON SALLUSTE.
Peur! Quel est ce mot risible?
RUY BLAS.
Vous êtes exilé?
DON SALLUSTE.
Croyez-vous? c’est possible.
RUY BLAS.
Si l’on vous reconnaît, au palais, en plein jour?
DON SALLUSTE.
Ah bah! des gens heureux, qui sont des gens de cour,
Iraient perdre leur temps, ce temps qui sitôt passe,
A se ressouvenir d’un visage en disgrâce!
D’ailleurs, regarde-t-on le profil d’un valet?
Il s’assied dans un fauteuil, et Ruy Blas reste debout.
A propos, que dit-on à Madrid, s’il vous plaît?
Est-il vrai que, brûlant d’un zèle hyperbolique,
Ici, pour les beaux yeux de la caisse publique,
Vous exilez ce cher Priego, l’un des grands?
Vous avez oublié que vous êtes parents.
Sa mère est Sandoval, la vôtre aussi. Que diable!
Sandoval porte d’or à la bande de sable.
Regardez vos blasons, don César. C’est fort clair.
Cela ne se fait pas entre parents, mon cher.
Les loups pour nuire aux loups font-ils les bons apôtres?
Ouvrez les yeux pour vous, fermez-les pour les autres.
Chacun pour soi.
RUY BLAS, se rassurant un peu.
Pourtant, monsieur, permettez-moi.
Monsieur de Priego, comme noble du roi,
A grand tort d’aggraver les charges de l’Espagne.
Or, il va falloir mettre une armée en campagne;
Nous n’avons pas d’argent, et pourtant il le faut.
L’héritier bavarois penche à mourir bientôt.
Hier, le comte d’Harrach, que vous devez connaître,
Me le disait au nom de l’empereur son maître.
Si monsieur l’archiduc veut soutenir son droit,
La guerre éclatera...
DON SALLUSTE.
L’air me semble un peu froid.
Faites-moi le plaisir de fermer la croisée.
Ruy Blas, pâle de honte et de désespoir, hésite un moment; puis il fait un effort et se dirige lentement vers la fenêtre, et revient vers don Salluste, qui, assis dans le fauteuil, le suit des yeux d’un air indifférent.
RUY BLAS, reprenant et essayant de convaincre don Salluste.
Daignez voir à quel point la guerre est malaisée.
Que faire sans argent? Excellence, écoutez.
Le salut de l’Espagne est dans nos probités.
Pour moi, j’ai, comme si notre armée était prête,
Fait dire à l’empereur que je lui tiendrais tête...
DON SALLUSTE, interrompant Ruy Blas et lui montrant son mouchoir qu’il a laissé tomber en entrant.
Pardon! ramassez-moi mon mouchoir.
Ruy Blas, comme à la torture, hésite encore, puis se baisse, ramasse le mouchoir, et le présente à don Salluste.
DON SALLUSTE, mettant le mouchoir dans sa poche.
—Vous disiez?...
RUY BLAS, avec un effort.
Le salut de l’Espagne!—oui, l’Espagne à nos pieds,
Et l’intérêt public demandent qu’on s’oublie.
Ah! toute nation bénit qui la délie.
Sauvons ce peuple! Osons être grands, et frappons!
Otons l’ombre à l’intrigue et le masque aux fripons!
DON SALLUSTE, nonchalamment.
Et d’abord ce n’est pas de bonne compagnie.—
Cela sent son pédant et son petit génie
Que de faire sur tout un bruit démesuré.
Un méchant million, plus ou moins dévoré,
Voilà-t-il pas de quoi pousser des cris sinistres!
Mon cher, les grands seigneurs ne sont pas de vos cuistres.
Ils vivent largement. Je parle sans phébus.
Le bel air que celui d’un redresseur d’abus
Toujours bouffi d’orgueil et rouge de colère!
Mais bah! vous voulez être un gaillard populaire,
Adoré des bourgeois et des marchands d’esteufs.
C’est fort drôle. Ayez donc des caprices plus neufs.
Les intérêts publics? Songez d’abord aux vôtres.
Le salut de l’Espagne est un mot creux que d’autres
Feront sonner, mon cher, tout aussi bien que vous.
La popularité? c’est la gloire en gros sous.
Rôder, dogue aboyant, tout autour des gabelles?
Charmant métier! je sais des postures plus belles.
Vertu? foi? probité? c’est du clinquant déteint.
C’était usé déjà du temps de Charles-Quint.
Vous n’êtes pas un sot; faut-il qu’on vous guérisse
Du pathos? Vous tétiez encore votre nourrice,
Que nous autres déjà, nous avions sans pitié,
Gaîment, à coups d’épingle ou bien à coups de pié,
Crevant votre ballon au milieu des risées,
Fait sortir tout le vent de ces billevesées!
RUY BLAS.
Mais pourtant, monseigneur...
DON SALLUSTE, avec un sourire glacé.
Vous êtes étonnant.
Occupons-nous d’objets sérieux, maintenant.
—Vous m’attendrez demain toute la matinée,
Chez vous, dans la maison que je vous ai donnée.
La chose que je fais touche à l’événement.
Gardez pour nous servir les muets seulement.
Ayez dans le jardin, caché sous le feuillage,
Un carrosse attelé, tout prêt pour un voyage.
J’aurai soin des relais. Faites tout à mon gré.
—Il vous faut de l’argent. Je vous en enverrai.—
RUY BLAS.
Monsieur, j’obéirai. Je consens à tout faire.
Mais jurez-moi d’abord qu’en toute cette affaire
La reine n’est pour rien.
DON SALLUSTE, qui jouait avec un couteau d’ivoire sur la table, se retourne à demi.
De quoi vous mêlez-vous?
RUY BLAS, chancelant et le regardant avec épouvante.
Oh! vous êtes un homme effrayant. Mes genoux
Tremblent... Vous m’entraînez vers un gouffre invisible.
Oh! je sens que je suis dans une main terrible!
Vous avez des projets monstrueux. J’entrevoi
Quelque chose d’horrible...—Ayez pitié de moi.
Il faut que je vous dise, hélas! jugez vous-même!—
Vous ne le saviez pas! cette femme, je l’aime!
DON SALLUSTE, froidement.
Mais si. Je le savais.
Vous le saviez!
DON SALLUSTE.
Pardieu!
Qu’est-ce que cela fait?
RUY BLAS, s’appuyant au mur pour ne pas tomber, et comme se parlant à lui-même.
Donc il s’est fait un jeu,
Le lâche, d’essayer sur moi cette torture!
Mais c’est que ce serait une affreuse aventure!
Il lève les yeux au ciel.
Seigneur Dieu tout-puissant, mon Dieu qui m’éprouvez,
Épargnez-moi, Seigneur!
DON SALLUSTE.
Ah çà, mais—vous rêvez!
Vraiment! vous vous prenez au sérieux, mon maître.
C’est bouffon. Vers un but que seul je dois connaître,
But plus heureux pour vous que vous ne le pensez,
J’avance. Tenez-vous tranquille. Obéissez.
Je vous l’ai déjà dit et je vous le répète,
Je veux votre bonheur. Marchez, la chose est faite.
Puis, grand’chose après tout que des chagrins d’amour!
Nous passons tous par là. C’est l’affaire d’un jour.
Savez-vous qu’il s’agit du destin d’un empire?
Qu’est le vôtre à côté? Je veux bien tout vous dire,
Mais ayez le bon sens de comprendre aussi, vous.
Soyez de votre état. Je suis très-bon, très-doux,
Mais que diable! un laquais, d’argile humble ou choisie,
N’est qu’un vase où je veux verser ma fantaisie.
De vous autres, mon cher, on fait tout ce qu’on veut.
Votre maître, selon le dessein qui l’émeut,
A son gré vous déguise, à son gré vous démasque.
Je vous ai fait seigneur. C’est un rôle fantasque,
—Pour l’instant.—Vous avez l’habillement complet.
Mais, ne l’oubliez pas, vous êtes mon valet.
Vous courtisez la reine ici par aventure,
Comme vous monteriez derrière ma voiture.
Soyez donc raisonnable.
RUY BLAS, qui l’a écouté avec égarement et comme ne pouvant en croire ses oreilles.
O mon Dieu!—Dieu clément!
Dieu juste! de quel crime est-ce le châtiment?
Qu’est-ce donc que j’ai fait? Vous êtes notre père,
Et vous ne voulez pas qu’un homme désespère!
Voilà donc où j’en suis!—et volontairement,
Et sans tort de ma part,—pour voir,—uniquement
Pour voir agoniser une pauvre victime,
Monseigneur, vous m’avez plongé dans cet abîme.
Tordre un malheureux cœur plein d’amour et de foi,
Afin d’en exprimer la vengeance pour soi!
Se parlant à lui-même.
Car c’est une vengeance! oui, la chose est certaine
Et je devine bien que c’est contre la reine!
Qu’est-ce que je vais faire? Aller lui dire tout?
Ciel! devenir pour elle un objet de dégoût
Et d’horreur! un Crispin! un fourbe à double face!
Un effronté coquin qu’on bâtonne et qu’on chasse!
Jamais!—Je deviens fou, ma raison se confond!
Une pause. Il rêve.
O mon Dieu! voilà donc les choses qui se font!
Bâtir une machine effroyable dans l’ombre,
L’armer hideusement de rouages sans nombre,
Puis, sous la meule, afin de voir comment elle est,
Jeter une livrée, une chose, un valet,
Puis la faire mouvoir, et soudain sous la roue
Voir sortir des lambeaux teints de sang et de boue,
Une tête brisée, un cœur tiède et fumant,
Et ne pas frissonner alors qu’en ce moment
On reconnaît, malgré le mot dont on le nomme,
Que ce laquais était l’enveloppe d’un homme!
Se tournant vers don Salluste.
Mais il est temps encore! oh! monseigneur, vraiment!
L’horrible roue encor n’est pas en mouvement!
Il se jette à ses pieds.
Ayez pitié de moi! grâce! ayez pitié d’elle!
Vous savez que je suis un serviteur fidèle!
Vous l’avez dit souvent! voyez! je me soumets!
Grâce!
DON SALLUSTE.
Cet homme-là ne comprendra jamais.
RUY BLAS, se traînant à ses pieds.
Grâce!
DON SALLUSTE.
Abrégeons, mon maître.
Il se tourne vers la fenêtre.
Gageons que vous avez mal fermé la fenêtre.
Il vient un froid par là!
Il va à la croisée et la ferme.
RUY BLAS, se relevant.
Oh! c’est trop! à présent
Je suis duc d’Olmedo, ministre tout-puissant!
Je relève le front sous le pied qui m’écrase.
DON SALLUSTE.
Comment dit-il cela? Répétez-donc la phrase.
Ruy Blas, duc d’Olmedo? Vos yeux ont un bandeau.
Ce n’est que sur Bazan qu’on a mis Olmedo.
RUY BLAS.
Je vous fais arrêter.
DON SALLUSTE.
Je dirai qui vous êtes.
RUY BLAS, exaspéré.
Mais...
Vous m’accuserez? J’ai risqué nos deux têtes.
C’est prévu. Vous prenez trop tôt l’air triomphant.
RUY BLAS.
Je nierai tout!
DON SALLUSTE.
Allons! vous êtes un enfant.
RUY BLAS.
Vous n’avez pas de preuve!
DON SALLUSTE.
Et vous pas de mémoire.
Je fais ce que je dis, et vous pouvez m’en croire.
Vous n’êtes que le gant, et moi je suis la main.
Bas et se rapprochant de Ruy Blas.
Si tu n’obéis pas, si tu n’es pas demain
Chez toi pour préparer ce qu’il faut que je fasse,
Si tu dis un seul mot de tout ce qui se passe,
Si tes yeux, si ton geste en laissent rien percer,
Celle pour qui tu crains, d’abord, pour commencer,
Par ta folle aventure, en cent lieux répandue,
Sera publiquement diffamée et perdue,
Puis, elle recevra, ceci n’a rien d’obscur,
Sous cachet, un papier, que je garde en lieu sûr,
Écrit, te souvient-il avec quelle écriture?
Signé, tu dois savoir de quelle signature?
Voici ce que ses yeux y liront; «—Moi Ruy Blas,
«Laquais de monseigneur le marquis de Finlas,
«En toute occasion, ou secrète, ou publique,
«M’engage à le servir comme un bon domestique.»
RUY BLAS, brisé et d’une voix éteinte.
Il suffit.—Je ferai, monsieur, ce qu’il vous plaît.
La porte du fond s’ouvre. On voit rentrer les conseillers du conseil privé.
Don Salluste s’enveloppe vivement de son manteau.
DON SALLUSTE, bas.
On vient.
Il salue profondément Ruy Blas. Haut.
Monsieur le duc, je suis votre valet.
Il sort.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
- RUY BLAS.
- DON CÉSAR.
- DON SALLUSTE.
- DON GURITAN.
- UN LAQUAIS.
- UNE DUÈGNE.
- UN PAGE.
- UN ALCADE.
- DES ALGUAZILS.
- DEUX MUETS.