LA REINE, seule.
A ses dévotions? dis donc à sa pensée!
Où la fuir maintenant? seule! ils m’ont tous laissée.
Pauvre esprit sans flambeau dans un chemin obscur!
Rêvant.
Oh! cette main sanglante empreinte sur le mur!
Il s’est donc blessé? Dieu!—mais aussi c’est sa faute.
Pourquoi vouloir franchir la muraille si haute?
Pour m’apporter les fleurs qu’on me refuse ici,
Pour cela, pour si peu, s’aventurer ainsi!
C’est aux pointes de fer qu’il s’est blessé sans doute.
Un morceau de dentelle y pendait. Une goutte
De ce sang répandu pour moi vaut tous mes pleurs.
S’enfonçant dans sa rêverie.
Chaque fois qu’à ce banc je vais chercher les fleurs,
Je promets à mon Dieu, dont l’appui me délaisse,
De n’y plus retourner. J’y retourne sans cesse.
—Mais lui! voilà trois jours qu’il n’est pas revenu.
—Blessé!—qui que tu sois, ô jeune homme inconnu!
Toi qui, me voyant seule et loin de ce qui m’aime,
Sans me rien demander, sans rien espérer même,
Viens à moi, sans compter les périls où tu cours;
Toi qui verses ton sang, toi qui risques tes jours
Pour donner une fleur à la reine d’Espagne;
Qui que tu sois, ami dont l’ombre m’accompagne,
Puisque mon cœur subit une inflexible loi,
Sois aimé par ta mère et sois béni par moi!
Vivement et portant la main à son cœur.
—Oh! sa lettre me brûle!—
Retombant dans sa rêverie.
Et l’autre! l’implacable
Don Salluste! le sort me protége et m’accable.
En même temps qu’un ange un spectre affreux me suit;
Et, sans les voir, je sens s’agiter dans ma nuit,
Pour m’amener peut-être à quelque instant suprême,
Un homme qui me hait près d’un homme qui m’aime.
L’un me sauvera-t-il de l’autre? Je ne sais.
Hélas! mon destin flotte à deux vents opposés.
Que c’est faible une reine et que c’est peu de chose!
Prions.
Elle s’agenouille devant la madone.
—Secourez-moi, madame! car je n’ose
Élever mon regard jusqu’à vous!
Elle s’interrompt.
—O mon Dieu!
La dentelle, la fleur, la lettre, c’est du feu!
Elle met la main dans sa poitrine et en arrache une lettre froissée, un bouquet desséché de petites fleurs bleues et un morceau de dentelle taché de sang qu’elle jette sur la table, puis elle retombe à genoux.
Vierge! astre de la mer! Vierge! espoir du martyre!
Aidez-moi!—
Cette lettre!
Se tournant à demi vers la table.
Elle est là qui m’attire.
S’agenouillant de nouveau.
Je ne veux plus la lire!—O reine de douceur!
Vous qu’à tout affligé Jésus donne pour sœur!
Venez, je vous appelle!—
Elle se lève, fait quelques pas vers la table, puis s’arrête, puis enfin se précipite sur la lettre, comme cédant à une attraction irrésistible.
Oui, je vais la relire
Une dernière fois! Après, je la déchire!
Avec un sourire triste.
Hélas! depuis un mois je dis toujours cela.
Elle déplie la lettre résolument et lit.
«Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là
«Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile;
«Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile;
«Qui pour vous donnera son âme, s’il le faut;
«Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut.»
Elle pose la lettre sur la table.
Quand l’âme a soif, il faut qu’elle se désaltère,
Fût-ce dans du poison!
Elle remet la lettre et la dentelle dans sa poitrine.
Je n’ai rien sur la terre.
Mais enfin il faut bien que j’aime quelqu’un, moi!
Oh! s’il avait voulu, j’aurais aimé le roi.
Mais il me laisse aussi,—seule,—d’amour privée.
La grande porte s’ouvre à deux battants. Entre un huissier de chambre en grand costume.
L’HUISSIER, à haute voix.
Une lettre du roi!
LA REINE, comme réveillée en sursaut, avec un cri de joie.
Du roi! je suis sauvée!
LA REINE, LA DUCHESSE D’ALBUQUERQUE, CASILDA, DON GURITAN, FEMMES DE LA REINE, PAGES, RUY BLAS.
Tous entrent gravement. La duchesse en tête, puis les femmes. Ruy Blas reste au fond du théâtre. Il est magnifiquement vêtu. Son manteau tombe sur son bras gauche et le cache. Deux pages, portant sur un coussin de drap d’or la lettre du roi, viennent s’agenouiller devant la reine, à quelques pas de distance.
RUY BLAS, au fond du théâtre, à part.
Où suis-je?—Qu’elle est belle!—Oh! pour qui suis-je ici?
LA REINE, à part.
C’est un secours du ciel!
Haut.
Donnez-vite!...
Se tournant vers le portrait du roi.
Merci,
Monseigneur!
A la duchesse.
D’où me vient cette lettre?
Madame,
D’Aranjuez où le roi chasse.
LA REINE.
Du fond de l’âme
Je lui rends grâce. Il a compris qu’en mon ennui,
J’avais besoin d’un mot d’amour qui vînt de lui!
Mais donnez-donc.
LA DUCHESSE, avec une révérence, montrant la lettre.
L’usage, il faut que je le dise,
Veut que ce soit d’abord moi qui l’ouvre et la lise.
LA REINE.
Encore!—Eh bien, lisez!
La duchesse prend la lettre et la déplie lentement.
CASILDA, à part.
Voyons le billet doux.
LA DUCHESSE, lisant.
«Madame, il fait grand vent et j’ai tué six loups.
«Signé, Carlos.»
LA REINE, à part.
Hélas!
C’est tout?
LA DUCHESSE.
Oui, seigneur comte.
CASILDA, à part.
Il a tué six loups! comme cela vous monte
L’imagination! Votre cœur est jaloux,
Tendre, ennuyé, malade?—Il a tué six loups!
LA DUCHESSE, à la reine en lui présentant la lettre.
Si sa majesté veut?...
LA REINE, la repoussant.
Non.
CASILDA, à la duchesse.
C’est bien tout?
LA DUCHESSE.
Sans doute.
Que faut-il donc de plus? notre roi chasse; en route
Il écrit ce qu’il tue avec le temps qu’il fait.
C’est fort bien.
Examinant de nouveau la lettre.
LA REINE, lui arrachant la lettre et l’examinant à son tour.
En effet,
Ce n’est pas de sa main. Rien que sa signature!
Elle l’examine avec plus d’attention et paraît frappée de stupeur. A part.
Est-ce une illusion? c’est la même écriture
Que celle de la lettre!
Elle désigne de la main la lettre qu’elle vient de cacher sur son cœur.
Oh? qu’est-ce que cela?
A la duchesse.
Où donc est le porteur du message?
LA DUCHESSE, montrant Ruy Blas.
Il est là.
LA REINE, se tournant à demi vers Ruy Blas.
Ce jeune homme?
LA DUCHESSE.
C’est lui qui l’apporte en personne.
—Un nouvel écuyer que sa majesté donne
A la reine. Un seigneur que de la part du roi
Monsieur de Santa-Cruz me recommande, à moi.
Son nom?
LA DUCHESSE.
C’est le seigneur César de Bazan, comte
De Garofa. S’il faut croire ce qu’on raconte,
C’est le plus accompli gentilhomme qui soit.
LA REINE.
Bien. Je veux lui parler.
A Ruy Blas.
Monsieur...
RUY BLAS, à part, tressaillant.
Elle me voit!
Elle me parle! Dieu! je tremble.
LA DUCHESSE, à Ruy Blas.
Approchez, comte.
DON GURITAN, regardant Ruy Blas de travers, à part.
Ce jeune homme! écuyer! ce n’est pas là mon compte.
Ruy Blas, pâle et troublé, approche à pas lents.
LA REINE, à Ruy Blas.
Vous venez d’Aranjuez?
Oui, Madame.
LA REINE.
Le roi
Se porte bien?
Ruy Blas s’incline, elle montre la lettre royale.
Il a dicté ceci pour moi?
RUY BLAS.
Il était à cheval, il a dicté la lettre...
Il hésite un moment.
A l’un des assistants.
LA REINE, à part, regardant Ruy Blas.
Son regard me pénètre.
Je n’ose demander à qui.
Haut.
C’est bien, allez.
—Ah!—
Ruy Blas, qui avait fait quelques pas pour sortir, revient vers la reine.
Beaucoup de seigneurs étaient là rassemblés?
A part.
Pourquoi donc suis-je émue en voyant ce jeune homme?
Ruy Blas s’incline, elle reprend.
Lesquels?
RUY BLAS.
Je ne sais pas les noms dont on les nomme.
Je n’ai passé là-bas que des instants fort courts.
Voilà trois jours que j’ai quitté Madrid.
LA REINE, à part.
Trois jours!
Elle fixe un regard plein de trouble sur Ruy Blas.
RUY BLAS, à part.
C’est la femme d’un autre! ô jalousie affreuse!
—Et de qui!—Dans mon cœur un abîme se creuse.
DON GURITAN, s’approchant de Ruy Blas.
Vous êtes écuyer de la reine? Un seul mot.
Vous connaissez quel est votre service? Il faut
Vous tenir cette nuit dans la chambre prochaine,
Afin d’ouvrir au roi, s’il venait chez la reine.
RUY BLAS, tressaillant.
A part.
Ouvrir au roi! moi!
Haut.
Mais... il est absent.
Le roi
Peut-il pas arriver à l’improviste?
RUY BLAS, à part.
Quoi!
DON GURITAN, à part, observant Ruy Blas.
Qu’a-t-il?
LA REINE, qui a tout entendu et dont le regard est resté fixé sur Ruy Blas.
Comme il pâlit!
Ruy Blas chancelant s’appuie sur le bras d’un fauteuil.
CASILDA, à la reine.
Madame, ce jeune homme
Se trouve mal...
RUY BLAS, se soutenant à peine.
Moi, non! mais c’est singulier comme
Le grand air... le soleil... la longueur du chemin...
A part.
—Ouvrir au roi!
Il tombe épuisé sur un fauteuil, son manteau se dérange et laisse voir sa main gauche enveloppée de linges ensanglantés.
Grand Dieu, madame! à cette main
Il est blessé!
LA REINE.
Blessé!
CASILDA.
Mais il perd connaissance.
Mais vite, faisons-lui respirer quelque essence!
LA REINE, fouillant dans sa gorgerette.
Un flacon que j’ai là contient une liqueur...
En ce moment son regard tombe sur la manchette que Ruy Blas porte au bras droit.
A part.
C’est la même dentelle!
Au même instant elle a tiré le flacon de sa poitrine, et dans son trouble elle a pris en même temps le morceau de dentelle qui y était caché. Ruy Blas, qui ne la quitte pas des yeux, voit cette dentelle sortir du sein de la reine.
RUY BLAS, éperdu.
Oh!
Le regard de la reine et le regard de Ruy Blas se rencontrent. Un silence.
LA REINE, à part.
C’est lui!
Sur son cœur!
LA REINE, à part.
C’est lui!
RUY BLAS, à part.
Faites, mon Dieu, qu’en ce moment je meure!
Dans le désordre de toutes les femmes s’empressant autour de Ruy Blas, ce qui se passe entre la reine et lui n’est remarqué de personne.
CASILDA, faisant respirer le flacon à Ruy Blas.
Comment vous êtes-vous blessé? c’est tout à l’heure?
Non? cela s’est rouvert en route? Aussi pourquoi
Vous charger d’apporter le message du roi?
LA REINE, à Casilda.
Vous finirez bientôt vos questions, j’espère.
LA DUCHESSE, à Casilda.
Qu’est-ce que cela fait à la reine, ma chère?
LA REINE.
Puisqu’il avait écrit la lettre, il pouvait bien
L’apporter, n’est-ce pas?
CASILDA.
Mais il n’a dit en rien
LA REINE, à part.
Oh!
A Casilda.
Tais-toi!
CASILDA, à Ruy Blas.
Votre grâce
Se trouve-t-elle mieux?
RUY BLAS.
Je renais!
LA REINE, à ses femmes.
L’heure passe,
Rentrons.—Qu’en son logis le comte soit conduit.
Aux pages au fond du théâtre.
Vous savez que le roi ne vient pas cette nuit?
Il passe la saison tout entière à la chasse.
Elle rentre avec sa suite dans ses appartements.
CASILDA, la regardant sortir.
La reine a dans l’esprit quelque chose.
Elle sort par la même porte que la reine en emportant la petite cassette aux reliques.
RUY BLAS, resté seul.
Il semble écouter encore quelque temps avec une joie profonde les dernières paroles de la reine. Il paraît comme en proie à un rêve. Le morceau de dentelle que la reine a laissé tomber dans son trouble est resté à terre sur le tapis. Il le ramasse, le regarde avec amour et le couvre de baisers. Puis il lève les yeux au ciel.
O Dieu! grâce!
Ne me rendez pas fou!
Regardant le morceau de dentelle.
C’était bien sur son cœur!
Il le cache dans sa poitrine.—Entre don Guritan. Il revient par la porte de la chambre où il a suivi la reine. Il marche à pas lents vers Ruy Blas. Arrivé près de lui sans dire un mot, il tire à demi son épée, et la mesure du regard avec celle de Ruy Blas. Elles sont inégales. Il remet son épée dans le fourreau. Ruy Blas le regarde faire avec étonnement.