III. LE ROI ACTE TROISIÈME
L'antichambre du roi, au louvre.—Dorures, ciselures, meubles,
tapisseries, dans le goût de la renaissance.—Sur le devant de la scène,
une table, un fauteuil, un pliant.—Au fond, une grande porte dorée.—À
gauche, la porte de la chambre à coucher du roi, revêtue d'une portière
en tapisserie.—À droite, un dressoir chargé de vaisselle d'or et
d'émaux.—la porte du fond s'ouvre sur un mail.
SCÈNE PREMIÈRE.
LES GENTILSHOMMES.
MONSIEUR DE GORDES.
Maintenant arrangeons la fin de l'aventure.
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
Il faut que Triboulet s'intrigue, se torture,
Et ne devine pas que sa belle est ici!
MONSIEUR DE COSSÉ.
Qu'il cherche sa maîtresse, oui, c'est fort bien! mais si
Les portiers cette nuit nous ont vus l'introduire?
MONSIEUR DE MONTCHENU.
Tous les huissiers du Louvre ont ordre de lui dire
Qu'ils n'ont point vu de femme entrer céans la nuit.
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
De plus, un mien laquais, drôle aux ruses instruit,
Pour lui donner le change est allé sur sa porte
Dire aux gens du bouffon que, d'une et d'autre sorte,
Il avait vu traîner à l'hôtel d'Hautefort
Une femme à minuit qui se débattait fort.
MONSIEUR DE COSSÉ, riant.
Bon, l'hôtel d'Hautefort le jette loin du Louvre!
MONSIEUR DE GORDES.
Serrons bien sur ses yeux le bandeau qui les couvre.
MAROT.
J'ai ce matin au drôle envoyé ce billet:
Il tire un papier et lit.
«Je viens de t'enlever ta belle, ô Triboulet!
Je l'emmène, s'il faut t'en donner des nouvelles,
Hors de France avec moi.»
Tous rient.
MONSIEUR DE GORDES, à Marot.
Signé?
MAROT.
«Jean de Nivelles!»
Les éclats de rire redoublent.
MONSIEUR DE PARDAILLAN.
Oh! comme il va chercher!
MONSIEUR DE COSSÉ.
Je jouis de le voir!
MONSIEUR DE GORDES.
Qu'il va, le malheureux, avec son désespoir,
Ses poings crispés, ses dents de colère serrées,
Nous payer en un jour de dettes arriérées!
La porte latérale s'ouvre. Entre le roi, vêtu d'un magnifique
négligé du matin. Il est accompagné de monsieur de Pienne. Tous les
courtisans se rangent et se découvrent. Le roi et monsieur de Pienne
rient aux éclats.
LE ROI, désignant la porte du fond.
Elle est là?
MONSIEUR DE PIENNE.
La maîtresse à Triboulet!
LE ROI.
Vraiment!
Dieu! souffler la maîtresse à mon fou! c'est charmant!
MONSIEUR DE PIENNE.
Sa maîtresse ou sa femme!
LE ROI, à part.
Une femme! une fille!
Je ne le savais pas si père de famille!
MONSIEUR DE PIENNE.
Le roi la veut-il voir?
LE ROI.
Pardieu!
Monsieur de Pienne sort, et revient un moment après
soutenant Blanche, voilée et toute chancelante. Le roi s'assied
nonchalamment dans son fauteuil.
MONSIEUR DE PIENNE, à Blanche.
Ma belle, entrez.
Vous tremblerez après tant que vous le voudrez.
Vous êtes près du roi.
BLANCHE, toujours voilée.
C'est le roi, ce jeune homme!
Elle court se jeter aux pieds du roi.
À la voix de Blanche, le roi tressaille et fais signe à tous de sortir.
SCÈNE II.
LE ROI, BLANCHE.
Le roi, resté seul avec Blanche, soulève le voile qui la cache.
LE ROI.
Blanche!
BLANCHE.
Gaucher Mahiet! ciel!
LE ROI, éclatant de rire.
Foi de gentilhomme!
Méprise ou fait exprès, je suis ravi du tour.
Vive Dieu! ma beauté, ma Blanche, mon amour,
Viens dans mes bras!
BLANCHE, reculant.
Le roi! le roi! Laissez-moi, sire,—
Mon Dieu! je ne sais plus comment parler ni dire...—
Monsieur Gaucher Mahiet...—Non, vous êtes le roi.—
Retombant à genoux.
Oh! qui que vous soyez, ayez pitié de moi.
LE ROI.
Avoir pitié de toi, Blanche! moi qui t'adore!
Ce que Gaucher disait, François le dit encore.
Tu m'aimes et je t'aime, et nous sommes heureux!
Être roi ne saurait gâter un amoureux.
Enfant! tu me croyais bourgeois, clerc, moins peut-être.
Parce que le hasard m'a fait un peu mieux naître,
Parce que je suis roi, ce n'est pas un motif
De me prendre en horreur subitement tout vif!
Je n'ai pas le bonheur d'être un manant, qu'importe!
BLANCHE, à part.
Comme il rit! Ô mon Dieu! je voudrais être morte!
LE ROI, souriant et riant plus encore.
Oh! les fêtes, les jeux, les dames, les tournois,
Les doux propos d'amour le soir au fond des bois,
Cent plaisirs que la nuit couvrira de son aile:
Voilà ton avenir, auquel le mien se mêle!
Oh! soyons deux amants, deux heureux, deux époux!
Il faut un jour vieillir; et la vie, entre nous,
Cette étoffe où, malgré les ans qui la morcellent,
Quelques instants d'amour par places étincellent,
N'est qu'un triste haillon sans ces paillettes-là!
Blanche, j'ai réfléchi souvent à tout cela,
Et voici la sagesse: honorons Dieu le Père,
Aimons et jouissons, et faisons bonne chère!
BLANCHE, atterrée et reculant.
Ô mes illusions! qu'il est peu ressemblant!
LE ROI.
Quoi! me croyais-tu donc un amoureux tremblant,
Un cuistre, un de ces fous lugubres et sans flammes,
Qui pensent qu'il suffit, pour que toutes les femmes
Et tous les cœurs charmés se rendent devant eux,
De pousser des soupirs avec un air piteux?
BLANCHE, le repoussant.
Laissez-moi!—Malheureuse!
LE ROI.
Oh! sais-tu qui nous sommes?
La France, un peuple entier, quinze millions d'hommes,
Richesse, horreurs, plaisirs, pouvoir sans frein ni loi,
Tout est pour moi, tout est à moi, je suis le roi!
Eh bien! du souverain tu seras souveraine.
Blanche, je suis le roi; toi, tu seras la reine!
BLANCHE.
La reine! et votre femme?
LE ROI, riant.
Innocence! ô vertu!
Ah! ma femme n'est pas ma maîtresse, vois-tu!
BLANCHE.
Votre maîtresse! oh! non! quelle honte!
LE ROI.
La fière!
BLANCHE.
Je ne suis pas à vous, non, je suis à mon père!
LE ROI.
Ton père! mon bouffon! mon fou! mon Triboulet!
Ton père! il est à moi! j'en fais ce qu'il me plaît!
Il veut ce que je veux!
BLANCHE, pleurant amèrement et la tête dans ses mains.
Ô Dieu! mon pauvre père!
Quoi! tout est donc à vous?
Elle sanglote. Il se jette à ses pieds pour la consoler.
LE ROI, avec un accent attendri.
Blanche! oh! tu m'es bien chère!
Blanche, ne pleure plus! Viens sur mon cœur.
BLANCHE, résistant.
Jamais!
LE ROI, tendrement.
Tu ne m'as pas encor redit que tu m'aimais.
BLANCHE.
Oh! c'est fini!
LE ROI.
Je t'ai, sans le vouloir, blessée.
Ne sanglote donc pas comme une délaissée.
Oh! plutôt que de faire ainsi pleurer tes yeux,
J'aimerais mieux mourir, Blanche! j'aimerais mieux
Passer dans mon royaume et dans ma seigneurie
Pour un roi sans courage et sans chevalerie!
Un roi qui fait pleurer une femme! ô mon Dieu!
Lâcheté!
BLANCHE, égarée et sanglotant.
N'est-ce pas, tout ceci n'est qu'un jeu?
Si vous êtes le roi, j'ai mon père. Il me pleure.
Faites-moi ramener près de lui. Je demeure
Devant l'hôtel Cossé. Mais vous le savez bien.
Oh! qui donc êtes-vous? je n'y comprends plus rien.
Comme ils m'ont emportée avec des cris de fête!
Tout ceci comme un rêve est brouillé dans ma tête!
Pleurant.
Je ne sais même plus, vous que j'ai cru si doux,
Si je vous aime encor!
Reculant avec un mouvement d'horreur.
Vous roi!—J'ai peur de vous!
LE ROI, cherchant à la prendre dans ses bras.
Je vous fais peur, méchante!
BLANCHE, le repoussant.
Oh! laissez-moi!
LE ROI, la serrant de plus près
Qu'entends-je?
Un baiser de pardon!
BLANCHE, se débattant.
Non!
LE ROI, riant, à part.
Quelle fille étrange!
BLANCHE, s'échappant de ses bras.
Laissez-moi!—Cette porte!
Elle aperçoit la porte de la chambre du roi ouverte, s'y précipite, et la
referme violemment sur elle.
LE ROI, prenant une petite clef d'or à sa ceinture.
Oh! j'ai la clef sur moi.
Il ouvre la porte, la pousse vivement, entre, et la referme sur lui.
MAROT, en observation à la porte du fond depuis quelques
instants. Il rit.
Elle se réfugie en la chambre du roi!
Ô la pauvre petite!
Appelant monsieur de Gordes.
Hé! comte.