IX—Le Diable en perruque et en robe.

X—Où tout prend fin.

Ainsi donc, mes chers enfants, me voici parvenu à la fin du récit d'un échec,—d'une aventure qui échoua bravement, noblement, mais qui n'en fut pas moins un échec.

Trois ans plus tard, l'Angleterre devait reprendre possession d'elle-même, rejeter les chaînes qui entravaient la liberté de ses membres, faire fuir Jacques et sa venimeuse couvée loin de ses rivages, tout comme je les fuyais alors.

Nous avions commis l'erreur d'être en avance sur notre temps.

Et pourtant il vint une époque où l'on se rappela avec sympathie les gars qui avaient combattu avec tant de vigueur dans l'Ouest, où leurs membres, recueillis dans bien des fossés et les solitudes où les avaient semés les bourreaux, furent rapportés au milieu du deuil silencieux d'une nation, dans les jolis cimetières champêtres où ils auraient voulu reposer.

Là, à portée du tintement de la cloche qui les avait, en leur enfance, appelés à la prière, sous le gazon où ils s'étaient promenés, à l'ombre de ces collines de Mendip et de Quantock qu'ils avaient tant aimées, ces braves cœurs dorment en paix dans le sein maternel.

Requiescant! Requiescant in pace!

Pas un mot de plus sur moi-même, chers enfants.

Ce récit est tout hérissé de Je. On dirait un Argus...

Cela, c'est un trait d'esprit, que vous ne comprendrez peut-être pas, je m'en doute.

J'ai entrepris de vous faire l'histoire de la guerre de l'Ouest, et cette histoire, vous venez de l'entendre.

Vous aurez beau me dorloter, me cajoler, vous n'en aurez pas un mot de plus.

Ah! je sais combien il est bavard, le vieillard, et que si vous pouviez seulement le mener jusqu'à Flessingue, il vous conduirait à travers les guerres de l'Empire, à la cour de Guillaume et à la seconde invasion de l'Ouest, qui eut une issue plus heureuse que la première.

Mais je ne ferai pas un pouce de plus.

Allez sur la pelouse, petits scélérats.

N'avez-vous rien autre à exercer que vos oreilles, pour aimer tant que cela à vous accroupir autour de la chaise de grand'père?

Si je dure jusqu'à l'hiver prochain et que le rhumatisme me laisse tranquille, il pourra bien se faire que je rattache les fils brisés de mon récit.

Quant aux autres personnages, je ne puis dire que ce que je sais d'eux.

Certains disparurent entièrement de ma connaissance.

Sur certains autres, je n'ai entendu que des choses vagues et incomplètes.

Les meneurs de l'insurrection s'échappèrent bien plus aisément que ceux qui les avaient suivis, car ils s'aperçurent que la passion de l'avidité est plus forte encore que celle de la cruauté.

Grey, Buyse, Wade et d'autres se rachetèrent au prix de tout ce qu'ils possédaient.

Ferguson s'échappa.

Monmouth fut exécuté sur le tertre de la Tour, et du moins à ses derniers moments il montra cet entrain qui, de temps à autre, se faisait jour à travers sa faiblesse naturelle, comme la flamme qui jaillit par intermittences d'un feu près de s'éteindre.

Mon père et ma mère vécurent assez pour voir la Religion protestante reprendre son ancienne place et l'Angleterre se faire le champion de la foi réformée sur le Continent.

Trois ans plus tard, je les retrouvai à Havant, presque tels que je les avais quittés, à cela près qu'il y avait quelques fils d'argent de plus dans les tresses brunes de ma mère, que les larges épaules de mon père étaient un peu courbées, et son front sillonné par les rides du souci.

Ils firent, la main dans la main, le voyage de la vie, lui le Puritain, et elle disciple de l'Église, et je n'ai jamais désespéré de voir se guérir l'hostilité religieuse en Angleterre, après avoir reconnu combien il est aisé à deux personnes de garder la foi la plus énergique en leur propre croyance, tout en éprouvant l'affection et le respect le plus sincère pour celle qui professe un autre culte.

Il viendra peut-être un jour où Église et Chapelle seront entre elles comme un frère cadet et un frère aîné, travaillant ensemble au même but et chacun se réjouissant du succès de l'autre.

Que le désaccord entre elles se traduise autrement que par la pique et le pistolet, par le tribunal et la prison, que ce soit la rivalité en vue d'une vie plus haute, à qui adoptera la manière de voir la plus large, à qui pourra s'enorgueillir de montrer les classes pauvres les plus heureuses et les mieux soignées.

Dès lors cette rivalité sera non plus une malédiction, mais un bienfait pour ce pays d'Angleterre.

Ruben Lockarby fut malade pendant bien des mois, mais lorsque enfin il fut rétabli, il se trouva amnistié grâce aux soins que se donna le Major Ogilvy.

Au bout d'un certain temps, quand l'agitation eût entièrement pris fin, il épousa la fille du Maire Timewell et il vit encore à Taunton en citoyen opulent, prospère.

Il y a trente ans que vint au monde un petit Micah Lockarby, et maintenant on m'apprend qu'il y en a un autre, fils du premier, et qui promet d'être un Tête-Ronde aussi déluré que pas un de ceux qui marchèrent au roulement du tambour.

Quant à Saxon, j'ai reçu plus d'une fois de ses nouvelles.

Il fit un si habile usage de la prise qu'il avait sur le Duc de Beaufort que par la protection de celui-ci, il obtint le commandement d'une expédition envoyée pour châtier les sauvages de la Virginie, qui avaient commis de grandes cruautés sur les colons.

Car il lutta si bien d'embuscades contre leurs embuscades, joua de tels tours à leurs guerriers les plus rusés, qu'il a laissé un grand nom parmi eux et que son souvenir vit encore parmi eux, sous un sobriquet indien, qui signifie «l'homme matois aux longues jambes et aux yeux de rat.»

Après avoir repoussé les tribus fort loin dans le désert, il reçut comme récompense de ses services un territoire, sur lequel il s'établit.

Il s'y maria et passa le reste de ses jours à cultiver du tabac et à enseigner les principes de la guerre à une nombreuse lignée d'enfants dégingandés, longs comme des perches.

On m'apprend qu'une grande nation de gens d'une force étonnante et d'une stature extraordinaire promet de se former de l'autre côté de l'eau. Si cela venait vraiment à se réaliser, il pourrait bien se faire que ces jeunes Saxons ou leurs enfants y contribuent.

Plaise à Dieu que leurs cœurs ne s'endurcissent jamais à l'égard de cette petite île de la mer, qui est, qui devra toujours être le berceau de leur race!

Salomon Sprent se maria et vécut de longues années aussi heureux que ses amis pouvaient le souhaiter.

Pendant mon séjour à l'étranger, je reçus une lettre de lui, où il m'apprenait que bien que son navire compagnon et lui fussent partis seuls pour la traversée du mariage, ils étaient maintenant escortés d'un petit canot et d'un bateau de passage.

Une nuit d'hiver où le sol était couvert de neige, il envoya chercher mon père, qui accourut chez lui.

Il trouva le vieux marin assis dans son lit, sa bouteille de rhum à portée de sa main, sa boîte à tabac près de lui, et une grande Bible jaunie en équilibre sur ses genoux ployés.

Il respirait péniblement et était dans des transes terribles.

—J'ai une planche défoncée et neuf pieds d'eau dans la cale. C'est venu plus vite que je ne puis me l'expliquer. À la vérité, ami, voilà bien des jours que je ne suis propre à tenir la mer, et il est temps que je sois condamné et mis au rebut.

Mon père hocha la tête avec tristesse, en remarquant la teinte sombre de son visage et sa respiration embarrassée.

—En quel état est votre âme? demanda-t-il.

—Ah! oui, dit Salomon, c'est là une cargaison que nous transportons sous nos écoutilles, sans être en état de la voir et nous n'avons pas donné de coup de main pour son arrimage. Je viens de repasser les ordres de mise à la voile que voici et les dix articles de guerre, mais je ne trouve pas, il me semble, que je me sois écarté de ma route au point de n'avoir pas à espérer de rentrer dans la passe.

—N'ayez pas confiance en vous-même, mais en Christ, dit mon père.

—C'est lui le pilote naturellement, répondit le vieux marin. Mais quand j'avais un pilote à bord, je ne manquais jamais selon mon habitude d'avoir l'œil au grain, voyez-vous, et c'est ce que je ferai à présent. Le pilote ne vous en estime pas moins pour cela. Aussi je vais jeter de mon côté ma ligne de sonde, bien qu'on me dise qu'il n'y a de fond nulle part dans l'Océan de la miséricorde de Dieu. Dites-moi, ami, pensez-vous que ce même corps, cette même carcasse que voici, ressuscitera un jour.

—C'est ce qu'on nous enseigne, répondit mon père.

—Je la reconnaîtrai n'importe où, aux tatouages, dit Salomon. Ils ont été faits quand j'étais avec Sir Christophe dans les Indes occidentales, et je serais fâché d'avoir à les perdre.

Quant à moi, voyez-vous, je n'ai jamais voulu de mal à personne, pas même à ces ventrus de Hollandais, bien que je me sois battu contre eux dans trois guerres, et qu'ils m'aient emporté un de mes espars, et qu'on le pende après eux!

Si j'ai fait entrer le grand jour dans quelques-uns d'entre eux, voyez-vous, c'était en bonne part et affaire de service.

J'ai bu ma part, ma bonne part, assez pour adoucir mon eau de cale, mais bien peu de gens m'ont vu en mauvais état dans les agrès d'en haut, ou refusant d'obéir à mon gouvernail.

Je n'ai jamais touché ma solde ou ma part de prise, sans que mon matelot fût bien accueilli à en demander la moitié.

Quant aux catins, moins on en parlera, mieux cela vaudra.

J'ai été un fidèle navire compagnon pour ma Phébé depuis qu'elle a jugé bon d'attendre mes signaux.

Voilà mes papiers, tous nets et sans rien de caché.

Si je suis mandé à l'arrière cette nuit même par le Suprême Lord grand amiral en chef, je ne crains pas qu'il me fasse mettre aux fers, car bien que je ne sois qu'un pauvre homme de marin, j'ai trouvé dans ce livre-ci une promesse, et je n'ai point peur que Lui ne la tienne pas.

Mon père passa quelques heures avec le vieillard et fit de son mieux pour le réconforter et l'aider, car il était évident qu'il baissait rapidement.

Lorsque enfin il le quitta, le laissant avec sa fidèle épouse près de lui, il saisit la main brune, mais amaigrie, qui gisait sur les couvertures.

—Je vous reverrai, dit-il.

—Oui, sous la latitude du ciel, répondit le marin agonisant.

Son pressentiment était juste, car aux premières heures du matin, sa femme se penchant sur lui, vit un beau sourire sur sa figure tannée, bronzée par les coups de mer.

Se soulevant sur son oreiller, il porta la main à une mèche de son front, selon l'usage des marins, puis il retomba lentement, paisiblement dans le long sommeil d'où l'on se réveille quand la nuit cesse d'exister.

Vous me demanderez sans doute ce qu'il advint d'Hector Marot et de l'étrange cargaison qui avait mis à la voile du port de Poole.

On n'entendit jamais parler d'eux, à moins qu'on applique à leur destinée un bruit qui fut répandu quelques mois plus tard par le Capitaine Elias Hopkins, du navire La Caroline, de Bristol.

Le Capitaine Hopkins rapporte que dans la traversée qui le ramenait de nos colonies, il rencontra une brume épaisse et eut le vent debout au voisinage des grands bancs de morue.

Une nuit, pendant qu'il faisait sa ronde, par un brouillard si dense, qu'il pouvait à peine voir la pomme de son propre mat, il éprouva une sensation des plus étranges, car comme lui et d'autres étaient debout sur le pont, ils entendirent, à leur grand étonnement, le bruit d'un grand nombre de voix, qui paraissaient former un chœur, bruit d'abord faible et certain, puis prenant bientôt une ampleur croissante, jusqu'à ce qu'il fût, à ce qu'il semblait, à la distance d'un jet de pierre.

Après quoi il diminua et s'éteignit lentement pour se perdre au loin.

Certains hommes de l'équipage mirent la chose sur le compte du Maudit, mais comme le Capitaine Elias Hopkins ne manquait pas de le faire remarquer, il était bien étrange que le Malin eût choisi des hymnes familiers de l'Ouest pour son exercice nocturne, et plus étrange encore que les habitants de l'abîme eussent, en chantant, une prononciation aussi pâteuse que celle du Comté de Somerset.

Quant à moi, je ne doute guère que ce ne fût en effet la Dorothée Fox qui eût passé par là dans le brouillard, et que les prisonniers, ayant reconquis leur liberté, n'aient célébré leur délivrance à la façon de vrais Puritains.

Où furent-ils entraînés?

Fut-ce sur la côte rocheuse du Labrador, ou bien trouvèrent-ils un asile dans quelque région désolée où la cruauté royale ne pouvait pas les poursuivre, voilà qui doit rester éternellement ignoré.

Zacharie Palmer vécut de longues années en vieillard vénérable et honoré, avant d'être appelé à son tour auprès de ses pères.

C'était un doux et simple philosophe de village que cet homme-là, et dans sa vieille poitrine il y avait un cœur d'enfant.

Rien qu'à penser à lui, il me vient comme un parfum de violettes, car si dans ma manière d'envisager la vie, et dans mes espérances d'avenir, je ne partage pas en tout point les doctrines dures et sombres de mon père, je sais que je le dois aux sages paroles et aux enseignements bienveillants du charpentier.

Si les actes sont tout, si les dogmes ne sont rien en ce monde, ainsi qu'il se plaisait à le dire, dès lors sa vie sans faute, exempte de blâme, pourrait servir de modèle à vous et à tous.

Puisse la poussière lui être légère!

Un mot au sujet d'un autre ami, le dernier que je rappelle, mais non le moins apprécié.

Guillaume le hollandais occupait depuis dix ans le trône d'Angleterre, qu'on pouvait encore voir dans le champ voisin de la maison paternelle un grand cheval fortement charpenté, dont le pelage gris était tacheté de marques blanches.

Et, comme on l'a toujours remarqué, lorsque les soldats sortaient de Plymouth, ou que le son aigu de la trompette ou le roulement du tambour parvenait à son oreille, il arquait son cou fatigué par l'âge, agitait sa queue mêlée de gris, levait ses genoux raidis pour faire un temps de trot majestueux et pédantesque.

Les gens de la campagne s'arrêtaient volontiers à considérer les gambades du vieux cheval, et il est bien probable que l'un d'eux racontait aux autres que ce coursier là avait porté à la guerre un des jeunes gens de leur propre village, et comment le cavalier avait dû fuir le pays, mais aussi comment un bon sergent des troupes royales avait ramené le cheval au père du jeune homme comme souvenir de lui.

Ce fut ainsi que Covenant passa ses dernières années, en vétéran des chevaux, bien nourri, bien soigné et fort enclin peut-être à conter en langage de cheval, à tous les pauvres sots bidets de la campagne, les merveilleuses, aventures qu'il avait eues dans l'Ouest.

NOTES:

[1] L'incident est historique et peut servir à montrer quelle sorte d'hommes étaient ceux qui apprirent la guerre à l'école de Cromwell. (Note de l'auteur).

[2] Les deux lettres suivantes communiquées à l'Institut Royal archéologique par le Rév. C. W. Bingham, éclairent d'un jour curieux certains côtés de cette bataille.

I

À Mistress Chaffin à Chettle House.

Lundi, dans la matinée. 6 juillet 1685.

«Ma très chère amie, ce matin vers une heure, les rebelles ont fondu avec toutes leurs forces sur nous pendant que nous étions sous nos tentes dans la lande royale de Sedgemoor. Nous en avons tué et pris au moins un millier... Ils se sont enfuis à Bridgwater. On dit que nous avons pris toute leur artillerie, mais il est certain que nous en avons pris la plus grande partie, si ce n'est la totalité. Un habit, sur lequel il y avait des décorations, a été pris: il est déchiré dans le dos. Certains pensent que le duc rebelle le portait et qu'il a été tué, mais la plupart croient qu'il était porté par un domestique. Je voudrais qu'il fût pris pour que la guerre puisse prendre fin. On croit qu'il sera hors d'état de faire combattre de nouveau ses hommes. Je rends grâce à Dieu de ce que je me porte très bien, sans la moindre blessure. Il en est de même de nos amis du comté de Dorset. Je vous prie, faites savoir cela à Biddy par la première occasion. Je suis votre unique et cher Tossey.»

II

Bridgewater. 7 juillet 1685.

«Nous avons mis en complète déroute les ennemis de Dieu et du Roi, et à ce qu'on nous apprend, il ne reste pas cinquante hommes ensemble de toute l'armée rebelle. Nous en ramassons à toute heure dans les champs de blé et les fossés. Williams, ancien valet du duc, est prisonnier. Il a fait un récit très amusant de toute l'affaire, qui serait trop longue à raconter. La dernière fois qu'il lui parla, ce fut au moment où son armée s'enfuit. Il dit qu'il était défait et devait pourvoir à sa sûreté. Nous pensons marcher aujourd'hui avec le général à Wells, sur la route qu'il prendra pour rentrer. Pour le moment, il est à deux milles de là, au camp, en sorte que je ne saurais dire avec certitude s'il se propose d'aller à Wells. Je serai certainement à la maison samedi au plus tard. Je crois que ma chère Nan aurait bien donné 500 livres pour que son Tossey eût servi le Roi jusqu'à la fin des guerres. Toujours à toi, ma chère enfant.» (Note de l'Auteur.)

[3] Il n'est que juste de reconnaître que selon bien des auteurs Ferguson était aussi énergique comme soldat que zélé pour la religion. Le récit qu'il fait de Sedgemoor est intéressant en ce qu'il exprime l'opinion de ceux qui prirent part à l'affaire sur les causes de leur échec. «Or, outre ces deux escadrons, dont les officiers, sans être d'une bien grande habileté, avaient du moins assez de courage pour se conduire honorablement, s'ils n'avaient pas, faute d'un guide, rencontré l'obstacle sus-mentionné, il n'y eut pas dans tous les autres escadrons, un seul qui se soit lancé à la charge, ou se soit même approché de l'ennemi, assez pour donner ou recevoir une blessure. M. Hacker, l'un de nos capitaines, ne fût pas plus tôt à portée de voir leur camp qu'il eut la vilenie de tirer un coup de pistolet pour leur donner avis de notre approche. Après quoi il abandonna sa charge, et partit à fond de train, pour s'assurer le bénéfice d'une proclamation du Roi, offrant le pardon à tous ceux qui retourneraient chez eux avant un temps fixé. Il fit valoir tout cela à son procès, mais à cela Jeffreys répondit qu'il méritait plus que tous autres d'être pendu, et cela pour sa perfidie envers Monmouth, comme pour sa trahison à l'égard du Roi. Et bien qu'aucun autre officier ne se soit conduit avec autant d'ignominie, néanmoins ils furent inutiles et ne se rendirent aucun service, attendu qu'ils n'essayèrent pas même de charger une fois, et ne conserveront point leurs hommes réunis, et j'ose affirmer que si notre cavalerie n'avait pas tiré un seul coup de pistolet, qu'elle se fût bornée à se tenir en position, de façon à donner à l'ennemi inquiétude et appréhension, l'infanterie aurait su à elle seule, aurait gagné la bataille, et aurait triomphé. Mais notre cavalerie se tenant dispersée et désunie, et fuyant toutes les fois qu'approchait un escadron de la leur, que commandait Oglethorpe, donna un avantage à ce corps car l'ennemi, après avoir parcouru en tous sens le champ de bataille sans juger nécessaire d'attaquer des gens que leurs propres craintes avaient éparpillés, cela lui permit d'attaquer enfin par derrière nos bataillons et d'arracher la victime de leurs mains prêtes à la saisir, et qui déjà étaient sur le point de l'avoir. En outre, cette troupe de leur cavalerie ne se montait pas à plus de trois cents hommes, tandis que nous en aurions eu plus qu'il ne nous en fallait, s'ils avaient eu quelque courage et avaient été commandés par un galant homme pour les attaquer à la fois de front et de flanc. Voilà ce que j'affirme avec d'autant plus de conviction, que j'en fus le témoin attristé, car contrairement à mon habitude, j'avais cessé mon service auprès du duc, qui avançait avec l'infanterie, pour me transporter près de la cavalerie, d'autant plus que l'on comptait qu'elle serait la première, ce matin-là, à engager l'action en faisant irruption et mettant le désordre dans le camp ennemi. Jusqu'au moment où nos bataillons devaient arriver, je fis tous les efforts dont j'étais capable, car non seulement je frappai plusieurs soldats qui avaient abandonné leur poste, mais encore je réprimandai vivement quelques-uns des capitaines pour manquer à leur devoir. Mais je parlai avec la plus grande chaleur à Mylord Grey et le conjurai de charger et de ne pas souffrir que la victoire, dont notre infanterie s'était en quelque sorte saisie, nous fût arrachée. Mais lui, au lieu d'écouter, se conduisit en homme indigne et en lâche poltron, déserta cette partie du champ de bataille, et abandonna son commandement, et en outre partit à fond de train vers le Duc, en lui disant que tout était perdu et qu'il n'était que temps pour lui de se tirer d'affaire. Et par-là, en outre de tout le mal qu'il avait déjà occasionné, il décida le léger et malheureux gentilhomme à quitter les bataillons, alors que ceux-ci étaient occupés à disputer courageusement à qui remporterait la victoire. Et cela survint fort mal à propos, au moment même où une certaine personne cherchait à trouver le Duc pour lui demander instamment de venir charger à la tête de ses troupes. Mais ce que j'ose affirmer, c'est que si ce Duc avait eu sous la main seulement deux cents cavaliers, bien montés, bien équipés, vaillants de leur personne, et commandés par des officiers expérimentés, ils auraient été victorieux. Cela est reconnu par nos ennemis, qui ont souvent avoué qu'ils avaient été sur le point de prendre la fuite, après les attaques faites sur eux par notre infanterie, et qu'ils auraient été battus, si notre cavalerie avait rempli son rôle, au lieu d'attendre dans l'inertie, à regarder sans agir jusqu'à ce que la cavalerie eût rétabli le combat, en tombant sur les derrières de nos bataillons. Et il ne faut point s'en prendre aux simples soldats, qui auraient eu le courage de suivre leurs chefs, mais à ceux-là même qui les commandaient, et en particulier à Mylord Grey, que l'on a tout droit d'accuser d'avoir trahis notre cause, si tant est qu'on puisse appeler la lâcheté du nom de trahison.» Extrait d'un Manuscrit du docteur Ferguson, cité dans le livre intitulé Ferguson le conspirateur, ouvrage intéressant d'un de ses descendants en droite ligne, avocat à Édimbourg. (Note de l'auteur).

[4] La lettre suivante, que Monmouth écrivit de la Tour à la Reine, montre bien l'état d'abjection de son âme. «Madame,—Je n'aurais pas la hardiesse d'écrire à Votre Majesté jusqu'au jour où j'aurai montré au Roi combien j'ai horreur de la chose que j'ai faite, et combien je désire de vivre pour le servir. J'espère, Madame, que ce que j'ai dit aujourd'hui au Roi prouvera combien je suis sincère, et combien je déteste tous ces gens qui m'ont amené à cela. Après avoir fait cela, Madame, j'ai cru être dans une situation convenable pour implorer votre intercession que vous ne refusez jamais aux malheureux, je le sais, et je suis certain, Madame, d'être l'objet de votre pitié, ayant été séduit et attiré par ruse dans cette horrible affaire. Si je n'avais pas d'autre objet que le désir de vivre, Madame, je ne vous donnerais jamais cette peine, mais je tiens à la vie pour servir le Roi, ce que je suis en état de faire, et ce que je ferai au-delà de ce que je puis dire. En conséquence, c'est après avoir tenu compte de cela, que je puis m'enhardir jusqu'au point d'insister auprès de vous et vous implorer d'intercéder pour moi, car je suis sûr que le Roi vous écoutera. Vos prières ne sauraient jamais éprouver de refus, quand elles sollicitent la vie seulement pour servir le Roi. J'espère, Madame, que par la générosité et la bonté du Roi, et par votre intercession, je puis espérer pour ma vie, qui sera, si je la conserve, entièrement employée à témoigner à Votre Majesté tout le sentiment imaginable de gratitude; et à servir le Roi en fidèle sujet. Et à être le plus dévoué et le plus obéissant serviteur, Monmouth.» (Note de l'auteur).

[5] Le portrait de Jeffreys, dans la Galerie Nationale des Portraits, confirme amplement l'assertion de Micah Clarke. Il est le plus bel homme de la collection. (Note de l'auteur.)

NOTES:
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