VIII-Notre départ pour la guerre.

IX-Une passe d'armes au Sanglier Bleu.

Je dormais depuis quelques heures, lorsque je fus réveillé brusquement par un fracas prodigieux, suivi d'un bruit d'armes entrechoquées et de cris perçants qui parvenaient du rez-de-chaussée.

Je me levai aussitôt.

Je m'aperçus que le lit qu'avait occupé mon camarade était vide, et que la porte de la chambre était ouverte.

Comme le vacarme continuait et qu'il me semblait y reconnaître sa voix, je pris mon épée et sans prendre le temps de me couvrir de mon casque, de ma cuirasse et de mes brassards, je courus vers l'endroit où avait lieu cette scène de désordre.

Le vestibule et le corridor étaient encombrés de sottes servantes et de voituriers, qui restaient là, ouvrant de grands yeux, et que le vacarme avait attirés, comme moi.

Je me frayai passage à travers ces gens, jusque dans la salle où nous avions déjeuné le matin, et où régnait la plus grande confusion.

La table ronde, qui en occupait le centre, avait été renversée et trois bouteilles de vin brisées.

Des pommes, des poires, des noix, les morceaux des assiettes qui les avaient contenues, jonchaient le sol.

Deux paquets de cartes et un cornet à dés gisaient parmi les débris du festin.

Près de la porte, Decimus Saxon était debout, la rapière nue en main, une seconde rapière sous ses pieds.

En face de lui, un jeune officier en uniforme bleu, la figure pourpre de confusion et de colère, jetant autour de lui des regards furieux comme s'il cherchait une arme pour remplacer celle qu'on lui avait enlevée.

Il aurait pu servir de modèle à Cibber ou à Gibbons pour une statue représentant la rage impuissante.

Deux autres officiers, portant le même uniforme bleu, étaient debout près de leur camarade, et comme je les avais vus mettre la main sur la garde de leurs épées, je pris place à côté de Saxon, en me tenant prêt à frapper, si l'occasion se présentait.

—Qu'est-ce que dirait le maître d'armes, le maître d'escrime? raillait mon compagnon. M'est avis qu'il serait cassé de son emploi pour ne vous avoir point appris à faire meilleure figure. Foin de lui! Est-ce ainsi qu'il enseigne aux officiers de la garde de Sa Majesté à se servir de leurs armes?

—Cette raillerie, monsieur, dit le plus âgé des trois, un homme trapu, brun, aux gros traits, n'est pas imméritée. Et pourtant, vous auriez pu vous en dispenser. Je me permets de trouver que notre ami vous a attaqué avec un peu trop de précipitation et qu'un soldat aussi jeune aurait dû témoigner un peu plus de déférence à un cavalier aussi expérimenté que vous.

L'autre officier, personnage aux traits fins, à l'air noble, s'exprima d'une façon presque identique.

—Si ces excuses sont admises, dit-il, je suis prêt à y ajouter les miennes. Si toutefois on en demande davantage, je serai heureux de prendre la querelle à mon compte.

—Non, non, ramassez votre poinçon, répondit Saxon, d'un ton de bonhomie, en poussant du pied la rapière du côté de son tout jeune adversaire, seulement faites attention à ceci: quand vous vous fendez à fond, dirigez votre pointe en bas plutôt qu'en haut. Sans quoi vous risquez d'exposer votre poignet au coup de votre adversaire, qui, sans doute, ne manquera pas de vous désarmer. Qu'on tire en quarte, en tierce ou en seconde, la même règle est applicable.

Le jeune homme remit son épée au fourreau, mais il était si confus d'avoir été battu avec tant de facilité, et de la façon dédaigneuse dont son adversaire le renvoyait, qu'il fit demi-tour et sortit.

Pendant ce temps, Decimus Saxon et les deux officiers se mirent à l'œuvre pour redresser la table et rétablir un ordre relatif dans la pièce.

Je fis de mon mieux pour les y aider.

—J'avais en main trois dames aujourd'hui pour la première fois, grommela le soldat de fortune. J'allais les annoncer quand ce jeune coq m'a sauté à la gorge. C'est également lui qui nous a causé la perte de trois bouteilles du meilleur vin. Lorsqu'il aura bu du vin détestable autant qu'il m'a fallu en avaler, il ne sera pas aussi pressé d'en gaspiller du bon.

—C'est un gamin qui a la tête chaude, dit le plus âgé des officiers, et quelques instants de réflexions solitaires ajoutés à la leçon que vous lui avez donnée pourront lui être utiles. Quant au vin muscat, la perte en sera aisément réparée, d'autant plus joyeusement que votre ami ici présent nous aidera à le boire.

—J'ai été réveillé par le bruit des armes, dis-je, et maintenant je me doute à peine de ce qui est arrivé.

—Bah! une simple dispute de cabaret, que l'habileté et la jugement de votre ami a empêchée de tourner au sérieux. Je vous en prie, prenez cette chaise à fond de jonc, et vous Jack, commandez le vin. Si notre camarade a répandu la dernière bouteille, c'est à nous à offrir celle-ci, et du meilleur qu'il y ait à la cave.

«Nous faisions une partie de bossette, ou Mr Saxon ici présent faisait preuve de la même habileté qu'au maniement de l'épée de combat.

«Le hasard a fait tourner la chance contre le jeune Horsford, ce qui sans doute l'a disposé à prendre trop vite les choses du mauvais côté.

«Au cours de la conversation, votre ami, parlant de ce qu'il avait vu en différents pays, remarqua que les troupes de la garde, en France, semblaient soumises à une discipline plus stricte que nos régiments.

«Sur ces mots, Horsford a pris feu, et après quelques paroles vives, ils se sont trouvés comme vous les avez vus, face à face, l'épée tirée.

«Le petit n'a pas encore fait campagne. Aussi est-il très désireux de prouver qu'il a du courage.

—En quoi, dit l'officier de haute taille, il a montré assez peu d'égards pour moi, car si les propos avaient été offensants, c'eût été à moi de les relever, en ma qualité de capitaine plus ancien et major à brevet, et non à un petit bout d'enseigne, qui en sait tout juste assez pour faire l'exercice à sa troupe.

—Vous parlez raison, Ogilvy, dit l'autre officier en reprenant son siège près de la table et essuyant les cartes qui avaient été éclaboussées par le vin.

«Si la comparaison avait été faite par un officier de la garde de Louis dans le but d'insulter et par bravade, il aurait été à propos pour nous de risquer une passe.

«Mais ces mots venant d'un Anglais mûri par l'expérience ne peuvent constituer qu'une critique instructive dont on devrait profiter au lieu de s'en fâcher.

—C'est vrai, Ambroise, répondit l'autre, sans des critiques de cette sorte, une armée moisit sur place, et elle ne peut espérer de se maintenir au niveau de ces troupes continentales qui rivalisent sans cesse entre elles à qui deviendra la plus efficace.

Je fus si enchanté d'entendre ces officiers faire ces remarques pleines de bon sens, que je fus vraiment heureux d'avoir l'occasion de faire plus ample connaissance avec eux par l'intermédiaire d'une bouteille d'excellent vin.

Les préjugés de mon père m'avaient amené à croire qu'un officier du Roi ne pouvait être autre chose qu'un composé du fat et du fanfaron, mais je reconnus, devant la réalité, que cette idée-là était comme presque toutes celles qu'on accepte de confiance, dépourvue de tout fondement.

En fait, s'ils avaient été vêtus d'habits moins guerriers, si on leur avait ôté leurs épées et leurs bottes montantes, on aurait pu les prendre pour des gens remarquables par la douceur de leurs manières, car leur causerie roulait sur des sujets de science.

Ils discutaient sur les recherches de Boyle, sur le passage de l'air, d'un rire fort grave, et avec grand étalage de connaissances.

En même temps, leurs mouvements alertes, et leur port viril prouvaient qu'en cultivant le lettré, ils n'avaient point sacrifié le soldat.

—Puis-je vous demander, dit l'un d'eux en s'adressant à Saxon, si au cours de vos nombreux voyages, vous avez jamais rencontré un de ces sages, de ces philosophes qui ont valu tant d'honneur et de gloire à la France et à l'Allemagne?

Mon compagnon parut embarrassé.

Il avait l'air d'un homme qu'on met sur un terrain qui n'est pas le sien.

—Il y en avait en effet un à Nuremberg, dit-il, un certain Gervinus ou Gervianus qui, d'après les on-dit, était capable de changer un morceau de fer en un lingot d'or aussi aisément que je change en cendres ce tabac. Le vieux Pappenheimer l'enferma avec une tonne de métal, en le menaçant de lui faire subir les poucettes s'il ne le changeait pas en pièces d'or.

«Je puis vous garantir qu'il n'y avait pas un jaunet dans la tonne, car j'étais capitaine de la garde, et je fouillai minutieusement la prison. Je le dis à mon regret, car j'avais ajouté de mon chef une petite grille de fer au tas, dans l'espoir que s'il y avait quelques métamorphose de ce genre, il serait bon que j'eusse ma petite part du l'expérience.

—L'Alchimie, la transmutation des métaux et d'autres choses de cette sorte ont été rejetées par la véritable science, remarqua le grand officier. Même le vieux Sir Thomas Browne, de Norwich, qui fut toujours porté à plaider la cause des Anciens, ne trouve rien à dire en faveur de ces idées. Depuis Trismegiste, en passant par Albert le Grand, Thomas d'Aquin, Raymond Lulle, Basile Valentin, Paracelse et les autres, il n'y en a pas un qui ait laissé derrière lui autre chose qu'un nuage de mots.

—Et le coquin dont je parle n'en laissa pas davantage, dit Saxon. Il y en eut un autre, Van Helstadt, qui était un savant. Il tirait des horoscopes moyennant un petit tarif ou honoraire. Je n'ai jamais connu d'homme aussi avisé que lui, il parlait planètes, constellations, comme s'il les gardait toutes dans son arrière-cour. Il ne faisait pas plus de cas d'une comète que si c'était une orange de Chine pourrie, et il nous en expliquait la nature, en disant que c'étaient tout simplement des étoiles ordinaires dans lesquelles on avait fait un trou, par où sortaient leurs intestins, leurs entrailles. C'était un vrai philosophe, celui-là.

—Et avez-vous jamais mis son habileté à l'épreuve? demanda l'un des officiers en souriant.

—Non, pas moi, car je me suis toujours tenu à l'écart de la magie noire, et de toute la diablerie de cette espèce. Mon camarade Pierre Scotton, qui était oberst (colonel) dans la brigade de cavalerie impériale, lui paya un noble à la rose pour se faire dévoiler son avenir.

«Si je m'en souviens bien, les étoiles dirent qu'il aimait trop le vin et les femmes: il avait l'œil coquin, et le nez couleur d'escarboucle.

«Elles lui prédirent aussi qu'il aurait un jour le bâton de maréchal, qu'il mourrait à l'âge mûr, et tout cela aurait bien pu arriver s'il n'était pas tombé de cheval un mois après à Obergraustock et s'il n'avait pas péri sous les fers de ses propres chevaux.

«Ni les planètes, ni même le maréchal-ferrant du régiment, homme d'expérience pourtant, n'auraient pu prédire que l'animal aurait crevé aussi complètement.

Les officiers rirent à gorge déployée de la façon de voir de mon compagnon et se levèrent de leurs chaises, car la bouteille était finie, et il se faisait tard.

—Nous avons de la besogne à faire par ici, dit l'un d'eux, celui qui avait répondu au nom d'Ogilvy. En outre, il nous faut retrouver notre jeune sot et lui démontrer qu'il n'y a rien de déshonorant à être désarmé par un tireur d'épée aussi exercé. Nous devons préparer les quartiers pour le régiment, qui doit se réunir aux troupes de Churchill dès ce soir. Vous aussi, vous êtes envoyés dans l'Ouest, à ce que je pense.

—Nous faisons partie de la maison du duc de Beaufort, dit Saxon.

—Ah! vraiment! je croyais que vous apparteniez au régiment jaune de milice de Portman. Je compte que le Duc armera, autant de monde que possible et qu'il occupera le tapis jusqu'à l'arrivée des troupes royales.

—Combien d'hommes amènera Churchill? demanda mon compagnon d'un air indifférent.

—Huit cents chevaux au plus, mais milord Feversham suivra avec bien près de quatre mille fantassins.

—Nous nous rencontrerons peut-être sur le champ de bataille, sinon avant, dis-je.

Et nous fîmes des adieux pleins de cordialité à nos excellents ennemis.

—Voilà qui n'est pas mal comme équivoque, maître Micah, dit Decimus Saxon, et cela vous a un parfum de restriction mentale chez un homme épris de véracité comme vous. Si jamais nous les rencontrons sur le champ de bataille, j'espère bien que ce sera derrière des chevaux de frise faits de piques et de morgenstierns, et doublés, en avant, d'une rangée de chausse-trapes, car Monmouth n'a pas de cavalerie capable de tenir un instant contre la garde royale.

—Comment en êtes-vous venu à faire leur connaissance? demandai-je.

—J'ai dormi quelques heures à peine, mais j'ai appris dans les camps à me contenter d'un court sommeil. Vous voyant profondément endormi, et entendant là-bas le bruit du cornet à dés, je suis descendu tout doucement, et j'ai trouvé le moyen de prendre part à leur jeu, ce qui m'a enrichi de trente guinées et aurait pu m'enrichir encore davantage, si ce jeune imbécile n'avait pas sauté sur moi, ou si la conversation n'avait pas dévié ensuite du côté de sujets indécents, comme les lois de la chimie et le reste.

«Je vous le demande quel rapport y a-t-il entre la cavalerie bleue de la garde et les lois de la chimie!

«Wessemburg, des Pandours, admettait le franc-parler à sa propre table du mess. Il en tolérait peut-être même plus qu'il ne convient à un chef qui se respecte.

«Mais si ses officiers s'étaient risqués sur des sujets pareils, il eût tôt fait de les traduire en conseil de guerre, ou tout au moins de les casser de leur grade.

Sans m'arrêter à discuter les appréciations de Maître Saxon, non plus que celles de Wessenburg, des Pandours, je proposai de commander le souper, et de passer une heure ou deux du grand jour à faire un tour dans la ville.

La chose la plus intéressante à voir était évidemment la majestueuse cathédrale, construite sur des proportions si justes qu'à moins d'y entrer et d'en parcourir les sombres ailes dans toute leur longueur, il était impossible d'en comprendre les vastes dimensions.

Il y avait tant de grandeur dans ces larges arcades, dans ces longues bandes de lumière colorée qui passaient par les vitraux et qui jetaient des ombres étranges parmi les colonnes, que mon compagnon, pourtant difficile à émouvoir, restait silencieux, subjugué.

C'était une grande prière en pierre.

En retournant à l'hôtellerie, nous passâmes devant la prison de la ville.

La façade en était formée par une grille, et trois gros mâtins aux museaux noirs s'y promenaient les yeux féroces, injectés de sang, et leurs langues rouges pendant hors de la bouche.

Quelqu'un qui se trouvait là nous apprit qu'ils étaient employés à la chasse des coupables dans la Plaine de Salisbury, qui était devenue un refuge de coquins et de voleurs, jusqu'au jour où l'on avait recouru à ce moyen pour les atteindre jusque dans leurs cachettes.

Il était presque nuit lorsque nous revînmes à l'hôtellerie, et tout à fait nuit quand nous eûmes soupé, payé notre dépense, et que nous nous remîmes en route.

Avant de partir, je me rappelai le papier que ma mère m'avait glissé dans la main au moment de la séparation.

Je le tirai de ma sacoche et je le lus à la lueur de la mèche de jonc.

On y voyait encore les taches laissées par les larmes qu'y avait laissé tomber la bonne créature.

Il était ainsi conçu:

«Instructions données par Mistress Marie Clarke à son fils Micah, le douzième de Juin, l'an du Seigneur mil huit cent quatre-vingt-cinq.

«À l'occasion de ce qu'il partit, comme David le fit jadis, pour livrer bataille au Goliath du Papisme, qui avait couvert de son ombre et mis en mauvaise renommée ce sincère et respectable attachement au rituel qui devrait exister dans la véritable Église d'Angleterre, telle qu'elle est constituée par la loi.

«Qu'il se conforme aux avis ci-dessous, savoir:

«1° Changez de caleçons quand l'occasion le rendra nécessaire; vous en avez deux paires dans la sacoche de votre selle, et vous pourrez en acheter d'autres, vu que les lainages sont de bonne qualité dans l'Ouest.

«2° Une patte de lièvre pendue au cou préserve de la colique.

«3° Dites l'oraison dominicale le soir et le matin. Lisez aussi les Écritures, et spécialement Job, les Psaumes et l'Évangile selon Saint-Mathieu.

«4° L'élixir de Daffy possède des vertus extraordinaires pour purifier le sang, et chasser au dehors tous les flegmes, humeurs, vapeurs ou flux. La dose est de cinq gouttes. Il s'en trouve un petit flacon dans le canon de votre pistolet de gauche, avec de l'étoffe autour pour qu'il ne soit pas endommagé.

«5° Dix pièces d'or sont cousues dans le bord de votre doublet de dessous. N'y touchez que comme à une dernière ressource.

«6° Battez-vous vaillamment pour le Seigneur! Et cependant, Micah, je vous prie de ne pas vous exposer trop dans le combat, et de laisser les autres faire leur part de besogne. Ne vous lancez pas en pleine mêlée, et toutefois n'abandonnez point l'étendard protestant.

«Ô Micah! mon brave fils, revenez sain et sauf auprès de votre mère, ou bien je mourrai certainement de chagrin.

«Et la soussignée ne cessera de prier».

La soudaine effusion de tendresse qui débordait dans les dernières lignes fit monter des larmes à mes yeux; et cependant je ne pouvais m'empêcher de sourire en lisant l'ensemble de cette composition.

Ma mère avait eu bien peu de temps pour cultiver les grâces du style.

Elle avait certainement eu l'idée de rendre ses instructions plus impératives en les exprimant sous une forme qui avait quelque chose de légal.

Mais je n'eus guère le loisir d'y réfléchir, car j'avais à peine terminé la lecture, que j'entendis la voix de Decimus Saxon.

Le bruit sonore des fers des chevaux sur les galets, dont la cour était pavée, m'apprit que tout était prêt pour notre départ.


X-Notre périlleuse aventure dans la Plaine.
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