VI-Au sujet de la lettre venue des Pays-Bas.

VII-Du cavalier qui arriva de l'ouest.

Mon père se mit sans retard à préparer notre équipement.

Il en agit avec Saxon, comme avec moi, de la façon la plus libérale, car il avait décidé que la fortune de ses vieux jours serait consacrée à la Cause, autant que l'avait été la vigueur de sa jeunesse.

Il fallait agir avec la plus grande prudence dans ces préparatifs, car les Épiscopaux étaient nombreux dans le village, et dans l'état d'agitation où se trouvait l'esprit public, l'activité, qu'on aurait remarque chez un homme aussi connu, aurait tout de suite éveillé l'attention.

Mais le vieux et rusé soldat manœuvra avec tant de soin que nous nous trouvâmes bientôt en état de partir une heure après en avoir reçu l'avis, sans qu'aucun de nos voisins s'en doutât.

Le premier soin de mon père fut d'acheter, par l'intermédiaire d'un agent, deux chevaux convenables au marché de Chichester.

Ils furent conduits dans l'écurie d'un fermier whig, homme de confiance, qui habitait près de Portchester, et qui devait les garder jusqu'à ce qu'on les lui demandât.

L'un de ces chevaux était gris pommelé, et remarquable par sa force et son entrain, haut de dix-sept travers de main et demi, et fort capable de porter mon poids, car, à cette époque, mes chers enfants, je n'étais pas surchargé de chair, et malgré ma taille et ma force, je pesais un peu moins de deux cent vingt-quatre livres.

Un juge difficile aurait peut-être trouvé que Covenant, ainsi que je nommai mon étalon, avait un peu de lourdeur dans la tête et l'encolure, mais je reconnus en lui une bête sûre, docile, avec beaucoup de vigueur et de résistance.

Saxon, qui, tout équipé, devait peser au plus cent soixante quatre livres, avait un genêt d'Espagne bai clair, très rapide et très ardent.

Il nomma sa jument Chloé, nom que portait «une pieuse demoiselle de sa connaissance», quoique mon père trouvât je ne sais quoi de profane et de païen dans ce nom-là.

Ces chevaux et leur harnachement furent tenus prêts sans que mon père eût à se montrer en quoi que ce fût.

Lorsque ce point important eut été réglé, il restait à discuter une autre question, celle de l'armement.

Elle donna lieu à plus d'une grave discussion entre Decimus Saxon et mon père.

Chacun d'eux prenait des arguments dans sa propre expérience, et insistait sur les conséquences très graves que pouvait avoir pour le porteur la présence ou l'absence de telle ou telle tassette ou telle ou telle plaque de cuirasse.

Votre arrière-grand-père tenait beaucoup à me voir porter la cuirasse que marquaient encore les traces des lances écossaises de Dunbar, mais lorsque je l'essayai, elle se trouva trop petite pour moi.

J'avoue que j'en fus surpris, car quand je me rappelle l'effroi et le respect que j'éprouvais en contemplant la vaste carrure de mon père, j'avais bien sujet de m'étonner devant cette preuve convaincante que je l'avais dépassé.

Ma mère trouva le moyen d'arranger l'affaire en fendant les courroies latérales et en perçant des trous par lesquels passerait un cordon, et elle fit si bien que je pus ajuster cette cuirasse sans être gêné.

Une paire de tassettes ou cuissards, des brassards pour protéger le bras, et des gantelets furent empruntés à l'attirail de l'ancien soldat du Parlement, ainsi que le lourd sabre droit, et la paire de pistolets d'arçon qui formaient l'armement ordinaire du cavalier.

Mon père m'avait acheté à Portsmouth un casque à cannelures, avec de bonnes barrettes, bien capitonné de cuir flexible, très léger et néanmoins très solide.

Lorsque je fus complètement équipé, Saxon, ainsi que mon père, reconnurent que j'avais tout ce qu'il fallait pour faire un soldat bien monté.

Saxon avait acheté une cotte de buffle, un casque d'acier, une paire de bottes montantes, de sorte qu'avec la rapière et les pistolets dont mon père lui fit présent, il était prêt à entrer en campagne au premier appel.

Nous espérions ne pas rencontrer de grandes difficultés à rejoindre les forces de Monmouth quand l'heure serait venue.

En ces temps de trouble, les principales routes étaient si infestées de bandits de grand chemin et de vagabonds que les voyageurs avaient l'habitude de porter des armes, et même des armures pour leur défense.

Il n'y avait donc aucune raison pour que notre aspect extérieur fit naître le soupçon.

Si l'on nous interrogeait, Saxon tenait toute prête une longue histoire, d'après laquelle nous étions en route pour nous rendre auprès d'Henry Somerset, duc de Beaufort, à la maison duquel nous appartenions.

Il m'expliqua cette invention, en m'enseignant maints détails que j'aurais à fournir pour la confirmer, mais lorsque je lui eus dit que j'aimais mieux être pendu comme rebelle que de dire un mensonge, il me regarda en ouvrant de grands yeux, et hocha la tête d'un air offensé.

—Quelques semaines de campagne, dit-il, me guériraient bientôt de mes scrupules.

Quant à lui, un enfant qui étudie son syllabaire n'était pas plus sincère que lui, mais sur le Danube, il avait appris à mentir et regardait cela comme une partie indispensable de l'éducation du soldat.

—En effet, arguait-il, que sont tous les stratagèmes, que sont les embuscades, les pièges, s'ils ne consistent pas à mentir sur une vaste échelle? Qu'est-ce qu'un commandant habile, sinon celui qui sait aisément déguiser la vérité? À la bataille de Senlac, lorsque Guillaume de Normandie ordonna à ses gens de simuler la fuite, afin de rompre les rangs de l'ennemi, ruse fort employée par les Scythes d'autrefois et par les Croates de notre temps, je vous demande si ce n'était pas là mettre un mensonge en action? Et quand Annibal attacha des torches aux cornes de nombreux troupeaux de bœufs et fit ainsi croire aux consuls romains que son armée battait en retraite, n'était-ce point une supercherie, une infraction à la vérité?... C'est un sujet qui a été traité à fond par un soldat renommé dans le traité qui a pour titre: An in bello dolo uti liceat; an apud hostes falsiloquio uti liceat (Ce qui veut dire: est-il permis d'user de tromperie à la guerre? Est-il permis d'employer avec l'ennemi, de paroles propres à le tromper?) Ainsi donc si, d'après l'exemple de ces grands modèles, et en vue d'arriver à nos fins, je déclare que nous allons rejoindre Beaufort, alors que nous nous rendons auprès de Monmouth, n'est-ce pas conforme aux usages de la guerre, aux coutumes des grands généraux?

Je n'essayai point de répondre à ces raisonnements spécieux.

Je me bornai à répéter qu'il pouvait s'autoriser de cet usage, mais qu'il ne devait pas compter sur moi pour confirmer ses dires.

D'ailleurs, je promis de ne rien laisser échapper qui pût lui causer des difficultés et il lui fallut se contenter de cette garantie.

Me voici maintenant, mes patients auditeurs, en état de vous emmener loin de l'humble existence villageoise.

Je n'aurai pas à bavarder sur des gens qui étaient des vieillards au temps de ma jeunesse, et qui maintenant reposent depuis bien des années dans le cimetière de Bedhampton.

Vous allez donc partir avec moi, vous verrez l'Angleterre telle qu'elle était en ce temps-là; vous apprendrez comment nous nous mîmes en route pour la guerre, et toute les aventures qui nous advinrent.

Et si ce que je vous dit ne ressemble pas toujours à ce que vous aurez lu dans les ouvrages de Mr Coke ou de Mr Oldmixon, ou de tout autre auteur qui aura publié des écrits sur ces événements, rappelez-vous que je parle de choses que j'ai vues de mes propres yeux, que j'ai concouru à faire l'histoire, ce qui est chose plus noble que de l'écrire.

Donc, ce fut vers la tombée de la nuit, le 12 juin 1685, que l'on apprit dans notre région le débarquement opéré la veille par Monmouth à Lyme, petit port de mer sur la limite entre les comtés de Dorset et de Devon.

Un grand feu allumé comme signal sur la montagne de Portsdown en fut la première nouvelle.

Puis, vinrent les bruits de ferraille, les roulements de tambours de Portsmouth, où les troupes furent rassemblées sous les armes.

Des messagers à cheval parcoururent à grand fracas la rue du village, la tête penchée très bas sur le cou de leurs montures, car il fallait porter à Londres la grande nouvelle, afin que le gouverneur de Portsmouth sût ce qu'il avait à faire.

Nous étions à notre porte contemplant la rougeur du couchant, les allées et venues, le flamboiement de la ligne des signaux de feu qui s'allongeait dans la direction de l'est, lorsqu'un petit homme arriva au galop jusqu'à la porte, et arrêta son cheval essoufflé.

—Joseph Clarke est-il ici? demanda-t-il.

—C'est moi, dit mon père.

—Ces hommes sont-ils sûrs? dit-il tout bas en me désignant, ainsi que Saxon, de son fouet.

«... Alors, reprit-il, le rendez-vous est Taunton. Passez-le à tous ceux que vous connaissez. Donnez à boire et à manger à mon cheval, je vous en prie, car je dois me remettre en route.

Mon jeune frère Hosea s'occupa de la bête fatiguée, pendant que nous faisions entrer le cavalier pour lui faire prendre un rafraîchissement.

C'était un homme nerveux, aux traits anguleux, avec une loupe sur la tempe.

Sa figure et ses vêtements étaient couverts de terre desséchée, et ses membres étaient si raides, que quand il fut descendu de cheval, il pouvait à peine mettre un pied devant l'autre.

—J'ai crevé un cheval, dit-il et celui-ci aura à peine la force de faire vingt milles de plus. Il faut que je sois à Londres ce matin, car nous espérons que Danvers et Wildman seront en mesure de soulever la Cité. Hier j'ai quitté le camp de Monmouth. Son étendard bleu flotte sur Lyme.

—Quelles forces a-t-il? demanda anxieusement mon père.

—Il n'a amené que des chefs. Quant aux troupes, elles devront lui être fournies par vous autres, les gens du pays. Il a avec lui Lord Grey de Wark, Wade, l'Allemand Buyse, et quatre-vingt ou cent autres. Hélas, deux de ceux qui sont arrivés sont déjà perdus pour nous. C'est mauvais, mauvais présage.

—Qu'y a-t-il donc eu de fâcheux?

—Dare, l'orfèvre de Taunton, a été tué par Fletcher, de Saltoun, dans une querelle puérile à propos d'un cheval. Les paysans ont réclamé à grands cris le sang de l'Écossais, et il a été forcé de se sauver sur les navires. C'est une triste mésaventure, car c'était un chef habile et un vieux soldat.

—Oui, oui, s'écria Saxon avec emportement, il y aura bientôt dans l'ouest d'autres chefs habiles, d'autres vieux soldats, pour prendre sa place. Mais s'il connaissait les usages de la guerre, comment se fait-il qu'il se soit engagé dans une querelle personnelle, en un moment pareil?

Et tirant de dessous son habit un livre brun mince, il promena son long doigt mince sur la table des matières.

—Sous-section neuvième, reprit-il, voici: le cas traité: Si dans une guerre publique, l'on peut refuser par amitié particulière un duel auquel on aura été provoqué. Le savant Fleming est d'avis que l'honneur privé d'un homme doit céder la place au bien de la cause. N'est-il pas arrivé, en ce qui me regarde personnellement, que la veille du jour où fut levé le siège de Vienne, nous, les officiers étrangers, avions été invités dans la tente du général. Or, il arriva qu'un rousseau d'Irlandais, un certain O'Daffy, qui servait depuis longtemps dans le régiment de Pappenheimer, réclama le pas sur moi, en alléguant qu'il était de meilleure naissance. Sur quoi, je lui passai mon gant sur la figure, non pas, remarquez-le, non pas que je fusse en colère, mais pour montrer que je n'étais pas tout à fait de son avis. Ce désaccord l'amena à offrir tout de suite de faire valoir son assertion, mais je lui fis lecture de cette sous-section, et je lui démontrai que l'honneur nous interdisait de régler cette affaire avant que le Turc fût chassé de Vienne. Aussi, après l'attaque...

—Non, monsieur... J'écouterai peut-être le reste de l'histoire un jour ou l'autre, dit le messager qui se leva en chancelant. J'espère trouver un relais à Chichester, et le temps presse. Travaillez à la cause maintenant, ou soyez éternellement esclaves. Adieu.

Et il se remit péniblement on selle.

Puis, nous entendîmes le bruit des fers qui diminuait peu à peu sur la route de Londres.

—Le moment du départ est venu pour vous, Micah, dit mon père avec solennité... Non, femme, ne pleurez pas. Encouragez plutôt notre garçon par un mot affectueux et une figure gaie. Je n'ai pas besoin de vous dire de combattre comme un homme, sans rien craindre, dans cette querelle. Si le flux des événements de la guerre se dirige de ce côté-ci, il pourra se faire que vous retrouviez votre vieux père chevauchant près de vous. Maintenant mettons-nous à genoux et implorons la faveur du Tout-Puissant sur cette expédition.

Nous nous mimes tous à genoux dans la pièce basse, au plafond formé de grosses solives, pendant que le vieillard improvisait une ardente, une énergique prière pour notre succès.

À ce moment encore, pendant que je vous parle, je revois votre ancêtre, avec sa face aux traits marqués, à l'expression austère, aux sourcils réunis, avec ses mains noueuses jointes dans la ferveur de sa supplication.

Ma mère est agenouillée près de lui, les larmes coulant une à une sur sa douce et placide figure.

Elle étouffe ses sanglots de peur qu'en les entendant je ne trouve la séparation plus cruelle.

Les petits sont dans la chambre à coucher d'en haut, et le bruit de leurs pieds nus arrive jusqu'à nous.

Messire Saxon est vautré sur l'une des chaises de chêne, où il a posé un genou, tout en se penchant.

Ses longues jambes traînent par derrière, et il cache sa figure dans ses mains.

Tout autour de moi, à la lueur clignotante de la lampe suspendue, j'aperçois les objets qui me sont familiers depuis mon enfance, le banc près du foyer, les chaises aux dossiers hauts, aux appuis raides, le renard empaillé au-dessus de la porte, le tableau de Christian considérant la Terre Promise du haut des Montagnes délectables, tous ces menus objets sans valeur propre, mais dont la réunion constitue cette chose merveilleuse que nous appelons le foyer domestique, cet aimant tout puissant qui attire du bout de l'univers le voyageur.

Le reverrai-je jamais, même dans mes rêves, moi qui m'éloigne de cette rade si bien abritée pour me plonger au cœur de la tempête?

La prière terminée, tout le monde se leva, à l'exception de Saxon, qui resta la figure cachée dans ses mains une ou deux minutes avant de se redresser.

J'eus l'audace de penser qu'il s'était profondément assoupi, bien qu'il prétendit que son retard était dû à une prière supplémentaire.

Mon père mit ses mains sur ma tête et invoqua sur moi la bénédiction des Cieux.

Puis, il prit à part mon compagnon et j'entendis le tintement de pièces de monnaie, ce qui me fit supposer qu'il lui donnait quelque viatique pour le voyage.

Ma mère me serra sur son cœur et glissa dans ma main un petit carré de papier, en me disant que je devrais le lire quand je serais de loisir, et que je la rendrais heureuse si je me conformais aux instructions qu'il contenait.

Je lui promis de le faire, et alors m'arrachant de là, je gagnai la rue noire du village, ayant à côté de moi mon compagnon qui marchait à longues enjambées.

Il était près d'une heure du matin, et depuis longtemps tous les campagnards étaient couchés.

Lorsque je passai devant la Gerbe et devant la demeure du vieux Salomon, je ne pus m'empêcher de me demander ce qu'ils penseraient de mon accoutrement guerrier, s'ils étaient levés.

J'avais eu à peine le temps de me faire la même question devant le cottage de Zacharie Palmer que sa porte s'ouvrit et que le charpentier accourut, sa chevelure blanche flottant à la fraîche brise de la nuit.

—Je vous attendais, Micah, s'écria-t-il. J'ai appris que Monmouth avait paru, et je savais que vous ne laisseriez pas passer une nuit avant de partir. Dieu vous bénisse, mon garçon, Dieu vous bénisse! Fort de bras, doux de cœur, tendre au faible et farouche contre l'oppresseur, vous avez les prières et l'affection de tous ceux qui vous connaissent!

Je serrai ses mains tendues, et le dernier des objets de mon village natal qui s'offrit à ma vue, ce fut la silhouette confuse du charpentier, pendant que d'un geste de sa main il m'envoyait ses meilleurs souhaits à travers la nuit.

Nous traversâmes les champs pour nous rendre chez Whittier, le fermier Whig.

Saxon s'y harnacha en guerre.

Nous trouvâmes nos chevaux sellés, tout prêts, car à la première alarme, mon père y avait envoyé un messager pour dire que nous en aurions besoin.

À deux heures du matin, nous longions la colline de Portsdown, armés, montés, et nous nous mettions en route cette fois pour gagner le camp des Rebelles.


VIII-Notre départ pour la guerre.
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