IV-Sur le poisson étrange que nous primes à Spithead.

V-De l'homme aux paupières tombantes.

Ma mère et mon père étaient assis dans leurs fauteuils aux dossiers élevés, de chaque côté du foyer vide, quand nous arrivâmes.

Il fumait la pipe de tabac d'Oroonoko, qu'il s'accordait chaque soir, et elle travaillait à sa broderie.

Au moment où j'ouvris la porte, l'homme que j'amenais entra vivement, s'inclina devant les deux vieillards et se mit à s'excuser avec volubilité sur l'heure tardive de sa visite, et à raconter de quelle façon je l'avais recueilli.

Je ne pus retenir un sourire en voyant l'extrême étonnement que témoigna ma mère lorsqu'elle eut jeté les yeux sur lui, car la perte de ses hautes bottes avait laissé à découvert une paire de flûtes qui n'en finissaient pas, et dont la maigreur était encore accentuée par les larges culottes bouffantes à la hollandaise dont elles étaient surmontées.

La tunique de Decimus était d'un drap grossier de couleur triste, avec des boutons plats, neufs, en cuivre.

Par-dessous se voyait un gilet de calamanco blanchâtre bordé d'argent.

Par-dessus le collet de son habit passait un large col blanc selon la mode de Hollande, et de là sortait son long cou noueux supportant une tête ronde que couvrait une chevelure en brosse.

On eût dit le navet piqué au bout d'un bâton sur lequel nous tirions dans les fêtes foraines.

Ainsi équipé, il restait debout, clignotant, fermant les yeux devant l'éclat de la lumière, débitant ses excuses qu'il accompagnait d'autant de révérences et de courbettes qu'en fait Sir Peter Witling dans la comédie.

J'étais sur le point d'entrer avec lui dans la pièce quand Ruben me tira par la manche pour me retenir:

—Non, dit-il, je n'entrerai pas avec vous. Il est probable que tout cela aboutira à quelque malheur. Il se peut que mon père grogne quand il a bu ses cruches de bière, mais il n'en est pas moins un partisan de la Haute Église et un tory déterminé, et je préfère rester en dehors de toute cette histoire.

—Vous avez raison, répondis-je. Il n'est nullement nécessaire que vous vous mêliez de cette affaire. Gardez boucle close surtout ce que vous avez entendu.

—Muet comme un rat, dit-il en me serrant la main, avant de s'enfoncer dans les ténèbres.

Lorsque je retournai dans la chambre, je m'aperçus que ma mère avait couru à la cuisine, où le pétillement du menu bois indiquait qu'elle allumait du feu.

Decimus Saxon était assis sur le bord du coffre de chêne à côté de mon père et l'épiait attentivement de ses petits yeux clignotants, pendant que le vieillard ajustait ses lunettes de corne et brisait le sceau de la lettre que le visiteur inconnu venait de lui remettre.

Je vis que mon père, après avoir jeté les yeux sur la signature qui terminait la longue épître d'une écriture serrée, laissa échapper un mouvement de surprise et resta un instant immobile à la regarder fixement.

Puis il commença à lire, depuis le commencement, avec la plus grande attention.

Évidemment elle ne lui apportait pas de mauvaises nouvelles, car ses yeux étincelaient de joie quand il les releva après sa lecture, et plus d'une fois il rit tout haut.

Enfin, il demanda à Saxon comment elle était parvenue entre ses mains, et s'il en connaissait le contenu.

—Oh! pour cela, dit le messager, elle m'a été remise par un personnage qui n'était rien moins que Dicky Rumbold lui-même, et en présence d'autres qu'il ne m'appartient pas de nommer. Quant au contenu, votre bon sens vous dira que je me garderais bien de risquer mon cou en portant un message sans connaître la nature de ce message. Cartels, pronunciamientos, défis, signaux de trêve, propositions de waffenstillstand, comme les appellent les Allemands, tout cela a passé par mes mains, sans jamais s'égarer.

—Vraiment! dit mon père, vous êtes aussi du nombre des fidèles?

—J'espère être du nombre de ceux qui marchent dans le sentier étroit et plein d'épines, dit-il en parlant du nez comme le font les sectaires les plus endurcis.

—Un sentier sur lequel aucun prélat ne peut nous servir de guide, dit mon père.

—Où l'homme n'est rien, où le Seigneur est tout, répartit Saxon.

—Très bien! très bien! s'écria mon père. Micah, vous conduirez ce digne homme dans ma chambre. Vous ferez en sorte qu'il ait du linge sec, et mon second vêtement complet en velours d'Utrecht. Il pourra lui servir jusqu'à ce que le sien soit séché. Mes bottes lui seront peut-être aussi utiles, mes bottes de cheval, en cuir non tanné. Il y a un chapeau bordé d'argent suspendu dans l'armoire. Veillez à ce qu'il ne lui manque rien de ce qui peut se trouver dans la maison. Le souper sera prêt quand il aura changé de vêtements. Je vous prie de monter tout de suite, mon bon monsieur Saxon. Autrement vous allez vous enrhumer.

—Nous n'avons oublié qu'une chose, dit notre visiteur en se levant de sa chaise d'un air solennel et joignant ses longues mains nerveuses, ne tardons pas un instant de plus à adresser quelques mots d'hommages au Tout-Puissant pour ses multiples bienfaits, et pour la faveur qu'il m'a faite en me tirant de l'abîme, moi et mes lettre, tout comme Jonas fut sauvé de la violence des méchants qui le jetèrent par-dessus bord et tirèrent peut-être sur lui des coups de fauconneau, bien qu'il n'en soit point fait mention dans l'Écriture sainte. Donc, prions, mes amis.

Alors, prenant un ton élevé et une voix chantante; il débita une longue prière d'action de grâce, qu'il conclut en implorant la grâce et les lumières divines sur la maison et tous ses habitants.

Il termina par un sonore amen, et alors voulut bien se laisser conduire en haut, pendant que ma mère qui était survenue à l'improviste, et avait été extrêmement édifiée de l'entendre, repartait en toute hâte pour lui préparer un verre d'usquebaugh vert, avec dix gouttes d'Élixir de Daffy, ce qui était sa recette souveraine contre les suites d'un bain froid.

Il n'y avait pas un seul événement de la vie, depuis le baptême jusqu'au mariage, qui ne correspondit, dans le vocabulaire de ma mère, à une chose qui se mangeait ou se buvait, pas une indisposition pour laquelle elle n'eût un remède agréable dans ses tiroirs bien garnis.

Maître Decimus Saxon, vêtu de l'habit de velours d'Utrecht, et chaussé des bottes en cuir non tanné de mon père, faisait une toute autre figure que l'épave souillée qui s'était glissée dans notre barque de pêche avec des mouvements d'anguille congre.

On eût dit qu'il avait changé de façons en changeant d'habits, car, pendant le souper, il se montra à l'égard de ma mère d'une galanterie discrète, et cela lui seyait bien mieux que les façons narquoises et suffisantes dont il avait usé avec nous dans le bateau.

À vrai dire, s'il était maintenant très réservé, c'est qu'il y avait à cela une excellente raison, car il fit une si large brèche parmi les victuailles servies sur la table qu'il ne lui restait guère de temps pour causer.

À la fin, après avoir passé de la tranche de bœuf froid au pâté de chapon, et avoir continué par une perche de deux livres, qu'il fit descendre au moyen d'un grand pot d'ale, il nous adressa à tous un sourire, et déclara que pour le moment ses besoins charnels étaient satisfaits.

—Je me fais, dit-il, une règle d'obéir au sage précepte, d'après lequel on doit se lever de table avec assez d'appétit pour manger autant qu'on vient de manger.

—Je conclus de vos paroles, monsieur, que vous avez fait de rudes campagnes, remarqua mon père, quand la table fut desservie, et que ma mère se fut retirée pour la nuit.

—Je suis un vieux batailleur, répondit notre hôte, en revissant sa pipe, un vieux chien si maigre de la race des «Tiens ferme». Ce corps que voici porte les traces de maints coups d'estoc et de taille reçus au service de la loi protestante, sans compter d'autres, reçus pour la défense de la Chrétienté en général dans les guerres contre le Turc. Monsieur, il y a des gouttes de mon sang sur toute la carte d'Europe. Sans doute, je le reconnais, il ne fut pas toujours versé dans l'intérêt public, mais pour défendre mon honneur dans un ou deux duels, ou holmgangs, ainsi que cela se nommait chez les nations du Nord. Il est nécessaire qu'un cavalier de fortune, qui le plus souvent est un étranger en pays étranger, se montre un peu chatouilleux sur ce point, car il est en quelque sorte le représentant de son pays dont le bon renom doit lui être plus cher que le sien propre.

—En pareille circonstance, votre arme était l'épée, je suppose? dit mon père, en se démenant sur sa chaise d'un air embarrassé, ainsi qu'il faisait lorsque s'éveillaient ses instincts d'autrefois.

—Sabre, rapière, lame de Tolède, esponton, hache de combat, pique ou demi-pique, morgenstiern, et hallebarde. Je parle avec la modestie convenable, mais quand je tiens en main le sabre à un seul tranchant, le sabre avec poignard, le sabre avec bouclier, le sabre courbe seul ou l'assortiment de sabres courbes, je m'engage à tenir tête à n'importe qui aura porté la cotte de buffle, à l'exception de mon frère Quartus.

—Par ma foi, dit mon père, les yeux brillants, si j'avais vingt ans de moins, je m'essaierais avec vous. Mon jeu au sabre droit à été estimé bon par de rudes gens de guerre. Que Dieu me pardonne de me laisser encore émouvoir par de telles vanités!

—J'en ai entendu dire du bien par des gens pieux, remarqua Saxon. Maître Richard Rumbold lui-même parla de vos exploits au duc d'Argyle. N'y avait-il pas un écossais nommé Storr ou Stour?

—Oui, oui, Stour, de Drumlithie. Je l'ai fendu en deux presque jusqu'à la selle dans une escarmouche, la veille de Dunbar. Ainsi donc Dicky n'a pas oublié cela? Il tenait bon jusqu'au bout, qu'il s'agît de prier ou de se battre. Nous nous sommes trouvés côte à côte sur le champ de bataille, et nous avons cherché la vérité ensemble dans la chambrée. Ainsi donc Dick va reprendre le harnais! Il lui était impossible de rester tranquille, tant qu'il y avait un coup à donner pour la foi foulée aux pieds. Si le flot de la guerre s'avance de ce côté-ci, moi aussi... qui sait, qui sait?

—Et voici un combattant solide, dit Saxon en posant sa main sur mon bras. Il a du nerf et des muscles, et sait parler fièrement à l'occasion, ainsi que j'ai de bonnes raisons pour le savoir, quoique nous ne nous connaissions que depuis peu. Ne pourrait-il pas se faire qu'il frappe, lui aussi, son coup dans cette querelle?

—Nous discuterons de cela, dit mon père d'un air pensif, en me regardant par-dessous ses sourcils en broussailles, mais je vous en prie, Maître Saxon, donnez-nous quelques autres détails sur cette affaire. À ce que j'ai appris, mon fils Micah vous a tiré des flots. Comment y étiez-vous tombé?

Decimus Saxon fuma sa pipe pendant plus d'une minute sans rien dire, en homme qui passe la revue des événements pour les ranger en bon ordre.

—Voici de quelle façon la chose arriva, dit-il enfin. Lorsque Jean de Pologne chassa le Turc des portes de Vienne, la paix s'établit parmi les Principautés, et maint cavalier errant, comme moi, se trouva sans emploi. Il n'y avait plus de guerre nulle part, si ce n'est de menues escarmouches en Italie, où un soldat pût s'attendre à récolter argent ou renommée. J'errai donc par le Continent, fort marri de l'étrange paix qui régnait partout. À la fin pourtant, arrivé aux Pays-Bas, j'appris que la Providence ayant pour propriétaires et commandants mes deux frères Nonus et Quartus était sur le point de partir d'Amsterdam pour une expédition à la côte de Guinée. Je leur proposai de me joindre à eux. Je fus donc pris comme associé à condition de payer un tiers du prix de la cargaison. Pendant que j'attendais au port, je rencontrai quelques-uns des exilés, qui, ayant entendu parler de mon dévouement à la cause protestante, me présentèrent au Duc et au Maître Rumbold, qui confièrent ces lettres à mes soins. Voilà qui explique clairement de quelle manière elles sont venues entre mes mains.

—Mais non de quelle manière vous et elles, vous êtes trouvés à l'eau, suggéra mon père.

—Oh! c'est par le plus grand des hasards, dit l'aventurier avec un léger trouble. Ce fut la fortuna belli, ou pour parler avec plus de propriété, pacis. J'avais demandé à mes frères de s'arrêter à Portsmouth pour que je puisse me débarrasser de ces lettres. À quoi ils ont répondu en un langage de gens mal élevés, de butors, qu'ils attendaient les mille guinées qui représentaient ma part dans l'entreprise. À quoi j'ai répondu avec une familiarité fraternelle que c'était peu de chose, et que cette somme serait prélevée sur les profits, de notre affaire. Ils ont allégué que j'avais promis de payer d'avance et qu'il leur fallait l'argent. Alors je me suis mis en mesure de prouver tant par la méthode d'Aristote que par celle de Platon, et la méthode déductive que n'ayant point de guinées en ma possession, il m'était impossible d'en payer un millier, je leur fis remarquer en même temps que la participation prise à l'affaire par un honnête homme était en elle-même une ample compensation pour l'argent, attendu que leur réputation avait quelque peu souffert. En outre, donnant une nouvelle preuve de ma franchise et de mon esprit conciliant, je leur proposai une rencontre à l'épée ou au pistolet, avec l'un quelconque d'entre eux, proposition qui aurait satisfait tout cavalier épris d'honneur. Mais leurs âmes basses et mercantiles leur suggérèrent de prendre deux mousquets, Nonus en déchargea un sur moi, et il est probable que Quartus l'aurait imité, si je ne lui avait arraché l'arme des mains, et si je ne l'avais fait partir pour empêcher un nouveau méfait. Je crains bien qu'en la déchargeant, un des lingots n'ait fait un trou dans la peau de mon frère Nonus. Voyant qu'il pourrait bien survenir d'autres complications à bord du navire, je pris le parti de le quitter sur le champ, et pour ce faire, il me fallut ôter mes belles bottes à revers, qui, à en croire Vanseddars lui-même, étaient la meilleure paire qui fût jamais sortie de son magasin. Des hottes à bout carré, à double semelle! Hélas! Hélas!

—Il est étrange que vous ayez été recueilli par le fils même de l'homme pour qui vous aviez une lettre.

—Ce sont les voies de la Providence, répondit Saxon. J'en ai vingt-deux autres qui doivent être remises de la main à la main. Si vous me permettez d'user de votre demeure quelque temps, j'en ferai mon quartier général.

—Usez-en comme si elle vous appartenait, dit mon père.

—Votre très reconnaissant, serviteur, répliqua Decimus, en se levant brusquement et mettant la main sur son cœur. Je me trouve en vérité dans un port de repos, après la société impie et profane de mes frères. Ne chanterons-nous pas un hymne avant de nous délasser des affaires de la journée?

Mon père y consentit avec empressement, et nous chantâmes: «Ô terre heureuse».

Après quoi notre hôte nous suivit dans sa chambre, en emportant la bouteille d'usquebaugh entamée que ma mère avait laissée sur la table.

S'il agissait ainsi, c'était, d'après lui, qu'il redoutait une attaque de la fièvre persane, contractée dans ses campagnes contre l'Ottoman, et sujette à revenir d'un moment à l'autre.

Je le laissai dans notre meilleure chambre à coucher et allai retrouver mon père, toujours assis, la tête penchée sous le poids des réflexions, dans son coin ordinaire.

—Que pensez-vous de ma trouvaille, papa? demandai je.

—Un homme de talent et de piété, répondit-il, mais la vérité, c'est qu'il m'a apporté les nouvelles les plus propres à me réjouir le cœur. Aussi n'aurais je pu lui faire mauvais accueil, quand même il eût été le pape de Rome.

—Quelles nouvelles, alors?

—Les voici, les voici, s'écria-t-il, en tirant la lettre de sa poitrine, l'air tout joyeux. Je vais vous les lire, mon garçon. Non, je ferais mieux d'aller dormir sur cela, et de les lire demain, quand nous aurons les idées plus claires. Que le Seigneur me dirige sur ma route, et qu'il confonde le tyran! Priez, pour avoir des lumières, mon garçon, car il peut se faire que ma vie et la vôtre soient pareillement en jeu.


VI-Au sujet de la lettre venue des Pays-Bas.
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