II
LES BALLONS
Sur ce fond trouble de ciel en turquoise, les légers et lumineux ballons plongent, vont au hasard comme des lunes de satin, vont au hasard comme des papillons de soie, et tournent à chaque souffle de vent, montent et tournent comme des danseuses, flottent comme d'étranges perles transparentes, tombent et flottent comme une poussière d'argent.
Et voici qu'ils s'attachent aux feuilles d'en bas, chacun prend discrètement une pose fantastique; chacun d'eux est un pétale de rose au bout d'un fil de la Vierge.
Puis ils grimpent aux grands arbres, pareils à de petits globes d'améthyste, opales errantes qui vont au rendez-vous avec les rubis du tilleul.
CANZONETTE
Je n'ai point à profusion, de l'or que gardent les griffons; aujourd'hui comme jadis, pauvre est le parc du berger. Des rubis, des perles, je n'en ai point pour parer ta gorge. Malgré tout, les jeunes filles de la campagne ont aimé le chant du berger.
Ainsi donc cueille un roseau, et commande-moi de te chanter, car je voudrais nourrir de mélodie tes oreilles, qui sont plus belles que la plus belle fleur de lis, plus douces et plus précieuses que le parfum de l'ambre gris.
Que crains-tu? Le jeune Hyacinthe a péri? Pan n'est plus ici, et il ne reviendra jamais, pas plus que le Faune cornu ne foulera les prés jaunis, pas plus qu'aucun Dieu ne se glissera furtivement à travers les oliviers.
Hylas est mort. Lui non plus ne devinera pas ces petites lèvres rouges, pareilles à des pétales de rose. Sur la haute colline ne jouent plus les Dryades d'ivoire. Argenté, silencieux, s'efface tristement le jour d'automne.
SYMPHONIE EN JAUNE
Un omnibus, tout le long du pont, rampe comme un papillon jaune, et çà et là un passant a l'apparence d'une petite mouche inquiète.
De grosses péniches chargées de foin jaune se rangent le long du bas-port dans l'ombre, et comme une écharpe de soie jaune, l'épais brouillard s'accroche le long du quai.
Les feuilles jaunes se flétrissent déjà, et quittent en voletant les ormes du Temple, et à mes pieds la Tamise d'un vert pâle, s'allonge comme une tige de jade ondulé.
DANS LA FORÊT
Hors du demi-jour du centre des bois, dans l'aurore de la prairie s'élance mon Faune au corps d'ivoire, aux yeux bruns.
Il va par bonds à travers les bosquets, en chantant, et son ombre les suit en dansant, et je ne sais, laquelle je suivrai, sera-ce l'ombre ou la chanson?
O chasseur, prends-moi son ombre au piège. O Rossignol, dérobe pour moi ta chanson, de peur que, rendu fou de musique et d'égarement, je ne suive en vain sa piste.
À MA FEMME
AVEC UN EXEMPLAIRE DE MES POÉSIES
Je ne saurais écrire un imposant prologue, comme prélude à mon lai, ce serait, j'ose le dire, les propos d'un poète à un poème.
Car si parmi ces pétales tombés, il en est un qui vous semble beau, l'amour l'emportera jusqu'à ce qu'il se pose sur votre chevelure.
Et lorsque le vent et l'hiver endurciront tout le pays dépouillé de son charme, il parlera tout bas du jardin, et vous comprendrez.
AVEC UN EXEMPLAIRE
DE
"LA MAISON DES GRENADES"
Va, petit livre, à celui qui sur un luth aux branches de nacre, chanta les pieds blancs de la jeune fille aux cheveux d'or, et invite-le à regarder dans tes pages; peut-être verra t-il, en toi, danser de jeunes filles aux cheveux d'or.
À L. L.
Pourrions-nous déterrer ce trésor depuis longtemps enfoui, pourrait-il récompenser ce caprice, ce désir, nous ne pourrions jamais apprendre le chant de l'amour, nous sommes séparés depuis trop longtemps.
Quand le passé plein de passion, qui s'est enfui, pourrait rappeler ses morts, pourrions-nous le revivre tout entier, s'il valait cette souffrance.
Je m'en souviens, nous avions coutume de nous retrouver près d'un banc couvert de lierre, et vous de gazouiller tous les jolis mots, de l'air d'un oiseau.
Et votre voix avait comme un tremblement, tout comme celle de la linotte, et se brisait comme dans la gorge du merle sa dernière et bruyante note.
Et vos yeux, ils étaient verts et gris comme un jour d'avril, mais ils s'allumaient comme l'améthyste, quand je me baissais et vous embrassais.
Et votre bouche, elle refusait, longtemps, bien longtemps, de sourire, puis elle partait toute vibrante de rire, cinq minutes après.
Vous aviez toujours peur d'une averse, ainsi qu'une fleur; je m'en souviens, vous vous leviez en sursaut, et couriez, à la première goutte de pluie.
Je m'en souviens, je ne pouvais jamais vous attraper, car personne ne vous égalait: vous aviez à vos pieds de merveilleuses, lumineuses, rapides petites ailes.
Je me rappelle votre chevelure.—L'ai-je rattachée? Car sans cesse elle se révoltait—on eut dit un écheveau brouillé de rayons dorés de soleil.—Ces choses-là sont vieilles.
Je me rappelle si bien la chambre, et le lilas en fleur qui battait contre la vitre ruisselante, par une chaude pluie de juin.
Et la couleur de votre robe, elle était d'un brun ambré, et deux bandes de satin jaune partaient de vos épaules.
Et le mouchoir de dentelle française, que vous pressiez contre votre figure? Etait-ce une petite larme, ou était-ce la pluie, qui y avait fait une tachelette?
Sur votre main, quand elle me fit l'adieu, il y avait des veines bleues. Dans votre voix, lorsqu'elle me dit bonjour, il y avait un cri étourdi.
Vous avez tout simplement gaspillé votre vie (ah! cela trancha comme un couteau!) Lorsque je m'élançai par la porte du jardin, c'était trop tard, trop tard!
Nous pourrions revivre encore une fois cela, si c'était la peine de le souffrir; si le passé de passion, qui s'est enfui, pouvait rappeler ses morts.
Eh bien, s'il faut que mon coeur se brise, cher amour, à cause de vous, il se brisera en musique, je le sais. C'est ainsi que se brisent les coeurs des poètes.
Mais, chose étrange, on ne m'avait point appris que le cerveau peut contenir dans une toute petite cellule d'ivoire et le ciel de Dieu et l'enfer.