VII

CAMMA

Ainsi qu'un homme, penché sur une urne grecque, étudia les belles formes qu'y a tracées une main attique, Dieu et déesse svelte, homme vigoureux et jeune fille, ainsi que leur beauté lui ôte tout désir de se retourner et de regarder en face la clarté du jour. De même ne dois-je pas aspirer vers plus d'une lune mystérieuse d'indolente volupté, lorsque dans le plus intime secret du sanctuaire d'Artémis, je te vois debout, sous tes formes antiques, et dans ta sévérité.

Et pourtant,—il me semble,—j'aimerais mieux te voir, jouer le rôle de ce serpent du vieux Nil, dont l'enchantement donnait l'ivresse à des Empereurs. Viens, grande Egypte, ébranle notre scène de tes défilés symboliques! Ah! je suis enfin écoeuré de passions sans réalité. Fais du monde ton Actium, et de moi ton Antoine.


IMPRESSION

LE RÉVEILLON

Le ciel est brodé de rougeur capricieuse; les brouillards tournoient et des ombres fuient. L'aube monte de la mer, comme une blanche dame sort du lit.

Et des flèches dentelées de bronze passent à travers le duvet de la nuit, et une longue vague de lumière jaune s'étale silencieusement sur les tours, les palais.

Et, s'élargissant avec ampleur sur la dune, éveille et fait s'envoler un oiseau battant des ailes. Et toutes les cimes des noyers se mettent en mouvement, et toutes les branches se rayent de bandes d'or.


À VÉRONE

—Qu'ils sont raides à gravir, les escaliers des maisons des rois pour les pieds fatigués des exilés comme moi! Et qu'il est salé, amer, le pain qui tombe de la table de ce chien! Bien mieux m'eût valu mourir sur les routes ensanglantées de la guerre, ou que ma tête fût suspendue sur la porte de Florence, plutôt que vivre ainsi, dans la familiarité de tous les êtres qui cherchent à salir l'essence de mon âme.

Maudis Dieu et meurs! Quel espoir est préférable à celui-ci? Il l'a oublié parmi les plaisirs de sa cité d'or et de son jour éternel. Ah! Silence! derrière les barreaux qui obscurcissent ma prison, je possède ce que nul ne p eut m'enlever, mon amour, et toute la gloire des étoiles.


APOLOGIE

Est-ce ta volonté que je grandisse et déchoie, que je troque mon drap d'or contre de la bure grise, et qu'à ton gré je tisse cette toile de douleur dont les fils les plus beaux sont autant de jours gaspillés?

Est-ce ta volonté,—Amour que j'aime si bien,—que la maison de mon âme soit un lieu de torture où, pareils à de vils amants, souvent habitent la flamme inextinguible, le ver qui ne meurt pas?

Ah! si c'est ta volonté que je souffre, et que je vende l'ambition au banal marché, que je fasse du morne échec mon vêtement, et que la souffrance creuse sa fosse au-dedans de mon coeur.

Peut-être est ce mieux ainsi. Du moins je n'ai pas fait de mon coeur un coeur de pierre, ni sevré mon enfance de ses honnêtes joies, ni passé où la Beauté est une chose inconnue.

Plus d'un homme a fait ainsi, essayé d'enclore de chaînes étroites l'âme qui aurait dû être libre, foulé aux pieds la route poudreuse du sens commun tandis que toute la forêt chante la liberté.

Ne prenant pas garde comment le faucon moucheté, dans son vol, passait, l'aileron large à travers les hauteurs de l'air, là où quelque montagne altière, qu'aucun pied n'avait encore foulée, accrocha les dernières tresses de la chevelure du Dieu Soleil.

Ou comment la petite fleur qu'il avait cueillie, la pâquerette, cette bouchée d'or aux blancs pétales, suivait de ses yeux pensifs le soleil errant, satisfaite si parfois ses feuilles étaient auréolées.

Mais sûrement c'est quelque chose d'avoir été un instant le bien aimé, d'avoir marché la main dans la main avec l'Amour et vu ses ailes de pourpre s'envoler à travers ton sourire.

Oui, encore que les aspics à gorge de la passion se repaissent du coeur de mon ami, j'ai brisé les barreaux, j'ai contemplé face à face la beauté, connu réellement l'Amour qui met en mouvement le soleil et toutes les étoiles.


QUIA MULTUM AMAVI

Cher Coeur, il me semble que le prêtre passionné, quand pour la première fois il tire du mystérieux tabernacle son Dieu emprisonné dans l'Eucharistie, et mange le pain, et boit le vin redoutable, n'éprouve pas un plus religieux effroi que je n'en sentis lorsque pour la première fois tombèrent en plein sur toi mes yeux éblouis, et lorsque pendant toute la nuit je restai à genoux à tes pieds, jusqu'à ce que tu fusses lasse d'idolâtrie.

Ah! si tu avais eu pour moi moins d'amitié et plus d'amour pendant tous ces jours d'un été de joie et de pluie, je n'aurais pas aujourd'hui reçu en héritage la peine, je ne serais pas devenu un valet dans la maison de souffrance.

Pourtant, bien que le Remords, le sénéchal aux traits pâles qui sert l'Amour, soit sur mes talons avec toute son escorte,—je suis très heureux de t'avoir aimée,—je songe à tous les soleils qui font bleuir la véronique.


SILENTIUM AMORIS
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