II

V

Les cimes des pins se balançaient à la brise du soir, au murmure enroué des flots de l'hiver, et les troncs élancés étaient rayés d'ambre brillante. Je me promenais par les bois, plein d'une joie emportée. Un oiseau effarouché, de ses ailes battantes et de ses pattes, faisait voler en neige toutes les fleurs. À mes pieds, pareils à des couronnes d'argent, étaient les pâles narcisses, et des oisillons chantaient sur toutes les branches entrelacées. O arbres, flexibles, ô liberté de la forêt, dans vos asiles, du moins un homme est libre, et oublie en partie le monde las de querelles. Le sang coule plus chaud, et une sensation de vie s'éveille dans les veines accélérées, pendant qu'une fois de plus, les bois s'emplissent de divinités que nous avions cru mises à mort. Pendant longtemps j'attendis, et certainement j'espérai voir quelque Pan aux pieds de chèvre chanter de joyeuses chansons parmi les roseaux, quelque vierge dryade surprise, et s'enfuyant pudiquement, ou bien les contours harmonieux et les membres bruns, la figure effrontée et trompeuse de quelque dieu des bois embusqué dans la clairière, la reine Diane chasseresse, aux membres blancs, impitoyable, à l'air fier, tenant en laisse les chiens de meute bondissant à ses côtés, ou bien Hylas réfléchi par les eaux pures du ruisseau.

O coeur oisif! O rêve chéri de l'Hellade! Avant qu'il fût longtemps, les vibrations croissantes et décroissantes, aux sons mélancoliques des carillons du soir, la cloche qui sonnait les vêpres dans un couvent, vinrent frapper mon oreille parmi ces fleurs d'amour. Hélas! hélas! ces heures douces comme le miel, avaient englouti mon coeur comme une mer envahissante et noyé tout souvenir du noir Gethsemani.

VI

O solitaire Ravenne, on fait plus d'un récit sur les grandes gloires de tes jours d'autrefois. Deux mille ans se sont écoulés, depuis que tu vis César monter à cheval pour aller remporter d'impériales victoires. Ton nom était puissant lorsque les maigres aigles de Rome volaient des Iles Britanniques aux lointains flots bleus de l'Euphrate, et tu régnais en noble reine sur les peuples, jusqu'au jour où l'on vit dans les rues le Goth et le Hun. Découronnée par l'homme, désertée par la mer, tu dors bercée dans une pauvreté solitaire. Désormais, sur ta rive où s'enflait la marée, les milliers de galères, comme une forêt de pin, ne vogueront plus, car là où flottaient constamment des vaisseaux à l'éperon de bronze, le berger morose joue ses airs pleins de tristesse, et les blanches brebis errent à leur gré dans les lieux où coulaient les eaux empourprées de l'Adria.

Quelle beauté! Quelle tristesse! O reine inconsolée, tu gis morte au milieu du charme des ruines, seule parmi toutes tes soeurs, car du moins le roi guerrier de l'Italie a franchi la plus fière des portes de Rome et a porté la couronne dans les temples orgueilleux de la Ville Eternelle et fait retentir de son nom les sept montagnes.

Et Naples a survécu à son rêve de douleur, et elle raille ses tyrans. Venise ressuscite et reparaît du fond des eaux, et le cri de Lumière et Vérité, d'Amour et Liberté, se fait entendre dans Gênes l'impérieuse, et là où les clochers de marbre de Milan trouent l'air. Il résonne depuis les Alpes jusqu'aux rives siciliennes, et le rêve de Dante n'est plus un rêve maintenant.

Mais toi, Ravenne, toi qui fus la plus aimée, tes palais en ruines ne sont plus qu'un voile funèbre jeté sur ta grandeur tombée, et ton nom brille comme la flamme terne et frissonnante d'une bougie, sous la splendeur du soleil en plein midi, de la nouvelle Italie. Car la nuit a disparu, la nuit de sombre oppression, et le jour s'est levé avec une magnificence d'enthousiasme. Les chiens de l'Autriche sont chassés bien loin du pays, par delà ces citadelles couronnées de glace, qui se dressent pour former une ceinture à la plaine de la Royale Lombardie, depuis l'Orient lointain jusqu'à la mer orientale.

Je sais, il est vrai, que, du nombre de tes fils, il en fut qui périrent dans les eaux de Lissa, sur les pentes escarpées d'Aspromonte, sur la plaine de Novare, mais ce n'est point en vain que tes enfants sont morts pour toi. Et pourtant, à ce qu'il me semble, tu n'as point bu de ce vin sorti des raisins nouvellement foulés de la Liberté divine, tu n'as point suivi cette étoile immortelle qui pousse les peuples vers les exploits guerriers. Lasse de la vie, tu restes plongée dans le silencieux sommeil. Comme celui qui suit des yeux la venue des ombres qui s'allongent, indifférent aux heures qui vont à pas pressés, tu portes le deuil de quelque jour de gloire, car le soleil de la Liberté ne t'a point montré sa face, et dans la course tu n'as point conquis de flambeau.

Ne te réveille pas néanmoins de ton assoupissement. Reste bien en repos parmi les Asphodèles ambrés de tes campagnes, dans tes prés semés de lis. Reste là en repos, pour railler toute grandeur humaine. Qui oserait étaler les mesquins soucis de son existence, en présence de tes ruines, ou louer les querelles ambitieuses des rois, et l'orgueil stérile des nations en guerre? N'as-tu point été la fiancée du prince farouche qui régnait sur l'orageuse Adriatique, la reine des empires jumeaux, et les nations ne t'ont-elles pas été données en proie? Et maintenant, tes portes restent ouvertes nuit et jour. L'herbe pousse drue sur toutes tes tours, dans tous tes palais. Le sinistre figuier a lézardé ton mur de bastions, et là où prenaient leur repos les guerriers vêtus de mailles, la chouette de minuit a fait son nid caché. Oh! déchue, déchue de tes grandeurs, ô cité captive dans les filets de la Destinée, rien ne reste de tous tes jours de gloire qu'un écusson terni et une couronne de lauriers flétris.

Pourtant, qui donc, sous cette nuit de guerre et de terreurs, peut du haut de la tour tranquille épier la venue des armées futures? Qui peut dire à l'avance quelles joies amènera le jour, ou pourquoi les linottes chantent avant l'aube? Toi, toi aussi, tu peux te réveiller, ainsi que la rose se réveille, en son éclat d'incarnat, du tombeau que lui font les neiges, comme les opulents champs de blé qui rougissent, puis se dorent, surgissent de ce sol brun, que durcit l'âpre voix de l'hiver, ou comme des mêlées de la tempête se dégage une parfaite étoile.

O cité tant aimée, j'ai voyagé bien loin des îles ceintes de vagues qui sont ma patrie. J'ai vu le sombre mystère du Dôme s'élever lentement sur la route de la morne Campagna et se revêtir de la royale pourpre du jour, et de la cité couronnée de violettes, j'ai assisté au coucher du soleil près de la colline de Corinthe, et j'ai vu le «rire infiniment nombreux de la mer» du haut des collines qu'éclairaient les étoiles, dans l'Arcadie constellée de fleurs, et pourtant c'est à toi que revient mon plus complet amour, comme revient le soir à son nid de la forêt la tourterelle attardée.

O cité du poète, celui qui a vu à peine une vingtaine d'étés perdre leur justaucorps vert pour prendre la livrée de l'automne, ferait un vain effort pour éveiller sur sa lyre un chant plus sonore, ou pour dire les jours de gloire; et vraiment c'est peu de chose que le léger murmure qui sort du chalumeau du pâtre, alors que le souffle vibrant du clairon devrait ébranler le ciel et embraser toute la voûte. Et ce serait folie que d'aborder de pareils sujets. Pourtant, je sais que mon coeur n'a jamais éprouvé une plus noble ardeur que le jour où je réveillai tes rues de leur silence sous le choc bruyant des fers de mon cheval, et que je vis la ville que j'essaie de chanter maintenant, après de longues journées d'un voyage monotone.

VII
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