Poèmes

HÉLAS



Être entraîné à la dérive de toute passion jusqu'à

ce que mon âme devienne un luth aux cordes

tendues dont peuvent jouer tous les vents, c'est pour

cela que j'ai renoncé à mon antique sagesse, à l'austère

maîtrise de moi-même.

A ce qu'il me semble, ma vie est un parchemin

sur lequel on aurait écrit deux fois, où en quelque

jour de vacances, une main enfantine aurait griffonné

de vaines chansons pour la flûte ou le virelai,

sans autre effet que de profaner tout le mystère.

Sûrement il fut un temps où j'aurais pu fouler

les hauteurs ensoleillées, où parmi les dissonances

de la vie, j'aurais pu faire vibrer une corde assez

sonore pour monter jusqu'à l'oreille de Dieu!

Ce temps-là est-il mort? Hélas! faut-il que pour

avoir seulemeut effleuré d'une baguette légère le

miel de la romance, je perde tout le patrimoine dû

à une âme.



LE JARDIN D'ÉROS



Nous voici en plein printemps, au coeur de juin;

pas encore les travailleurs hâlés ne se hâtent sur les

prairies des hauteurs, où l'opulent automne, saison

usurière, ne vient que trop tôt offrir aux arbres l'or

qu'il a mis de côté, trésor qu'il verra disperser par

la folle prodigalité de la brise.

Il est bien tôt, vraiment! l'asphodèle, enfant

chérie du Printemps, s'attarde pour piquer la jalousie

de la rose; la campanule, elle aussi, tient

déployé son pavillon d'azur. Et, pareil à un fêtard

égaré, perdu, que ses frères ont laissé là, pour

s'enfuir des bosquets, d'où les a chassés la grive,

messagère de juin,

seul, un pâle narcisse reste là, tout apeuré, tapi

dans un coin d'ombre, où des violettes, presque inquiètes

de leur propre beauté, se refusent à regarder

face à face l'or du soleil, par effroi d'une trop forte

splendeur. Ah! c'est bien là, ce me semble,

—que viendraient se poser les pieds de Perséphoné,

quand elle est lasse des prairies sans fleurs

de Pluton,—là que danseraient les adolescents

arcadiens, là qu'un homme pourrait trouver le mystère

secret de l'éternelle volupté, ce secret que les

Grecs ont connu. Ah! vous et moi, nous pourrions

le découvrir ici, pour peu que l'Amour et le sommeil

y consentent.

Ce sont là les fleurs qu'Héraklèsen deuiisema sur

la tombe d'Hylas, l'ancolie, avec toutes ses blanches

colombes agitées d'un frisson, quand la brise les a

froissées d'un baiser trop rude, la mignonne chélidoine

qui, dans son jupon jaune, chante le crépuscule

du soir, et le lilas en robe de grande dame,—mais

laissons-les fleurir à l'écart, laissons

là-bas, les spirales de la rose trémière, aux rouges

dentelures, agiter sans bruit leurs clochettes, sans

quoi l'abeille, son petit carillonneur, irait chercher

plus loin quelque autre divertissement; l'anémone

qui pleure dès l'aube, comme une jolie fillette devant

son galant, et ne laisse, qu'à grand'peine les

papillons ouvrir toutes grandes, auprès d'elle,

leurs ailes bigarrées, laissons-la languir dans la

pâle virginité, La neige hivernale lui plaira mieux

que des lèvres comme les tiennes, dont la brûlure

ne saurait que la flétrir. Va-t-en plutôt cueillir cette

fleur amoureuse qui s'épanouit solitaire, et que le

vent, entremetteur, poudre de baisers savoureux

qui ne sont pas de lui.

Les liserons aux fleurs en forme de trompette, et

qu'aiment tant les jeunes filles; la reine des prés,

à la teinte de crème, plus blanche que la gorge de

Junon, odorante autant que l'Arabie entière; l'hyacinthe,

que les pieds de Diane chasseresse hésiteraient

à fouler, même à la poursuite du plus beau des

daims tachetés, la marjolaine en bouton, dont un

seul baiser suffirait à embaumer les lèvres de la

déesse de Cythère, et rendre jaloux Adonis,—cela,

c'est pour ton front,—et pour te faire une

ceinture,—voici ce flexible rameau de clématite pourpre,

dont la couleur somptueuse efface de son éclat le

roi de Tyr,—et ces digitales aux corolles

retombantes,—mais pour cet unique narcisse, que

laissa tomber de sa robe la saison printanière, lorsqu'elle

entendit avec effarement, dans les bois où

elle régnait, résonner le chant ardent, orageux de

l'oiseau d'été.

Ah! qu'il te soit un souvenir subtil de ces jours

charmants de pluie et de soleil, alors qu'avril riait

a travers ses larmes, en voyant la précoce primevère

quitter d'un pied furtif les racines tortueuses des

chênes, et envahir la forêt, au point que malgré ses

feuilles jaunies et froissées, elle se couvrait d'un or

étincelant.

Non, lu peux le cueillir aussi. Il n'a pas même

la moitié de ton charme, ô toi l'idole de mon âme,

et quand tes pieds seront las, les anchuses tisseront

leurs tapis les plus brillants; pour toi, les chèvrefeuilles

oublieront leur orgueil et voileront leur lacis

confus, et tu marcheras sur les pensées bariolées.

Et je couperai un roseau dans le ruisseau de là-bas,

et je rendrai jaloux les dieux des bois; le vieux

Pan se demandera quel est ce jeune intrus qui

s'enhardit à chanter dans ces retraites plus creuses

où jamais homme ne devrait risquer un pied le

soir, par crainte de surprendre Artémis et sa troupe

aux corps de marbre.

Et je te coulerai pourquoi la jacinthe se revêt

d'une aussi morne parure de gémissements plaintifs;

pourquoi l'infortuné rossignol s'interdit de

lancer son chant eh plein jour, et préfère pleurer

seul, alors que dort la rapide hirondelle et que les

riches font la fête; et pourquoi le laurier tremble

en voyant des lueurs d'éclair à l'Orient.

Et je chanterai comment la triste Proserpine fut

mariée à un grave, à un sombre maître et seigneur.

Des prairies infernales semées de lotus j'évoquerai

Hélène aux seins d'argent, et aussi tu verras cette

beauté fatale, pour qui deux puissantes armées se

heurtèrent d'un choc terrible, dans l'abîme de la

guerre.

Puis je te chanterai ce conte grec où Cynthia

s'éprend du jeune Endymion, et s'enveloppant d'un

voile gris de brouillards, se bute vers les cimes du

Latmos, dès que le soleil quitte son lit de l'Océan,

pour s'élancer à la poursuite de ces pieds pâles et

légers qui se fondent sous son étreinte.

Et si ma flûte est capable de verser une douce

mélodie, nous pourrons voir face à face celle qui, en

des temps bien lointains, habita parmi les hommes,

près de la mer Égée, et dont la triste demeure au

portique ravagé, au mur dépouillé de sa frise, aux

colonnes croulées, domine les ruines de cette cité

charmante, ceinte de violettes.

Esprit de beauté, reste encore un peu: ils ne sont

pas tous morts, tes adorateurs de jadis; il en vit

encore un petit nombre, de ceux pour qui le rayonnement

de ton sourire est préférable à des milliers

de victoires, dussent les nobles victimes tombées à

Waterloo se redresser furieuses contre eux; reste

encore, il en survit quelques-uns,

qui pour toi donneraient leur part d'humanité, et

te consacreraient leur existence. Moi, du moins, j'ai

agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma nourriture de

tous les jours, et dans tes temples j'ai trouvé un

festin somptueux, tel que n'eût pu me le donner ce

siècle affamé, en dépit de ses doctrines toutes

neuves, où tant de scepticisme s'offre sous une

forme si dogmatique.

Là, ne coule aucun Cephise, aucun Ilissus; là ne

se retrouvent point les bois du blanc Colonos. Jamais

sur nos blêmes collines ne croit l'olivier, jamais

un pâtre simple ne fait gravir à son taureau

mugissant les hautes marches de marbre; on ne

voit point par la ville les rieuses jeunes filles t'apporter

la robe brodée de crocus.

Pourtant, reste encore. Car l'enfant qui t'aima le

mieux, dont le seul nom devrait être un souvenir

capable de te retenir 2, dort dans un repos silencieux,

au pied des murs de Rome, et la mélodie

pleure d'avoir perdu sa lyre la plus douce; nul ne

saurait manier le luth d'Adonais, et le chant est

mort sur ses lèvres.

Note 2: (retour) Il s'agit de John Keats (1795-1821) dont nous publierons prochainement les Poèmes.

Non, à la mort de Keats, il restait encore aux

Muses une voix argentine pour chanter sa thrénodie,

mais hélas! nous la perdîmes trop tôt, en cette nuit

déchirée par la foudre, en cette mer rageuse, Panthéa

vint réclamer comme son bien celui qui l'avait

chantée, et fermer la bouche qui l'avait louée 3;

depuis lors, nous allons dans la solitude, nous

n'avons

plus que ce coeur ardent, cette étoile matinale de

l'Angleterre ressuscitée, dont le clair regard, derrière

notre trône croulant, et les ruines de la guerre,

vit les grandes formes grecques de la jeune Démocratie

surgir dans leur puissance comme Hespérus,

et amener la grande République 4. A lui du

moins tu as enseigné le chant.

Note 3: (retour) Shelley.
Note 4: (retour) Swinburne qui, à côté des Poèmes et Ballades, est l'auteur d'une tragédie, Atalante à Calydon, dont nous avons en préparation une traduction.

Et il t'a accompagné en Thessalie, et il a vu la

blanche Atalante, aux pieds légers, à la virginité

impassible et sauvage, chasser le sanglier armé de

défenses. Son luth, aussi doux que le miel, a ouvert

la caverne dans la colline creuse, et Vénus rit de

savoir qu'un genou fléchira encore devant elle.

Et il a baisé les lèvres de Proserpine et chanté

le requiem du Galiléen. Ce front meurtri, taché

de sang et de vin, il l'a découronné. Les Dieux de

jadis ont trouvé en lui leur dernier, leur plus ardent

adorateur, et le signe nouveau s'efface et pâlit devant

son vainqueur.

Esprit de Beauté, reste encore avec nous. Elle

n'est point encore éteinte, la torche de la poésie.

L'étoile qui surgit par-dessus les hauteurs de

l'Orient défend invinciblement ses armoiries argentées,

contre les ténèbres qui s'épaississent, contre

la fureur des ennemis. Oh! reste encore avec nous,

car, au cours de la nuit longue et monotone,

Morris5, le doux et simple enfant de Chaucer,

l'aimable héritier des pipeaux mélodieux de Spencer,

a souvent charmé par ses tendres airs champêtres

l'âme humaine en ses besoins et ses détresses,

et des champs de glace, lointains et dénudés, a

rapporté assez de belles fleurs pour faire ensemble

un paradis terrestre.

Note 5: (retour) William Morris, poète et ouvrier d'art, auteur du poème L'Histoire de Sigurd le Volsung et La chute des Niebelungen, 1877.

Nous les connaissons tous, Gudrun, la fiancée

des hommes forts, et Aslaug, et Olfason, nous les

connaissons tous, et comment combattait le géant

Grettir, et comment mourut Sigurd, et quel enchantement

tenait le roi captif, quand Brynhild

luttait avec les puissances qui déclarent la guerre à

toute passion. Ah! que de fois, pendant les heures

d'été,

les longues heures monotones, alors que le midi,

s'amourachant d'une rose de Damas, oublie de reprendre

sa marche vers l'Ouest, si bien que la lune,

pâle usurpatrice, élargissant sa tache, change son

mince croissant en un disque d'argent, et réprimande

son char paresseux,—que de fois, dans

l'herbe fraîche et drue,

bien loin du jeu de cricket et des bruyants canotiers,

à Bagley, où les campanules devancent un

peu l'époque de l'accouplement pour les merles et

s'attardent à attendre l'hirondelle, où le bourdonnement

d'innombrables abeilles vibre dans la

feuillée, je suis resté à m'abandonner aux contes

rêveurs que tisse sa fantaisie.

Et à travers leurs infortunes imaginaires, et

leurs douleurs fictives, j'ai pleuré sur moi-même,

puis retrouvé la bonne humeur dans une simple

gaîté, en voyageant sur cette mer aux mille teintes.

Je sentais en moi la force et la splendeur de la

tempête, sans avoir à en subir les désastres, car le

chanteur est divin.

Le petit rire que fait entendre l'eau en tombant,

n'est point aussi musical, et l'or liquide qui s'accumule

en piles serrées dans la mignonne cité de cire

n'a pas tant de douceur. Les vieux roseaux à demi

desséchés qui se balançaient en Arcadie, dès que

ses lèvres les touchent, exhalent une harmonie toute

nouvelle.

Esprit de beauté, attarde-toi encore un peu, bien

que les marchands trompeurs du commerce profanent

de leurs routes de fer notre île charmante, et

qu'ils rompent les membres de l'Art sur des

roues tournoyantes, hélas! bien que les usines

bondées propagent l'ignorance, ver rongeur qui tue

l'âme, oh! reste encore.

Car il est au moins un homme,—il tire son

nom de Dante et du séraphin Gabriel, et son double

laurier brûle d'une flamme impérissable pour

éclairer ton autel. Celui-là t'aime bien, qui vit le

vieux Merlin se prendre au piège de Viviane, et les

anges aux pieds blancs descendre les marches

d'or6.

Note 6: (retour) Gabriel Dante Rosetti.

Il t'aime si bien que l'univers doit se couvrir de

vêtements aux couleurs somptueuses, et le Chagrin

prendre un diadème de pourpre, ou, sans cela, il

cesserait d'être le Chagrin; et le Désespoir devrait

dorer ses cornes, et la Douleur, pareille à Adon, serait

belle même dans son excès. Tel est l'empire

qu'exercent les Peintres, tel est l'héritage que

possède notre solennel Esprit, car avec toute sa

pitié, son amour, sa lassitude, il est un miroir plus

fidèle de son siècle que ne le sont les Peintres dont

le talent ne peut prétendre à un but plus haut que

la copie des banalités, incapable qu'il est de représenter

l'âme avec ses terribles problèmes.

Mais ils sont en petit nombre, et tout romanesque

s'est dissipé. Les hommes peuvent faire des

prophéties au sujet du soleil, des leçons sur les taches,

enseigner comment les atomes sans âme parcourent

isolément un vide infini, comme de chaque arbre

a fui la nymphe éplorée, pourquoi nulle naïade ne

montre plus sa tête parmi les roseaux d'Angleterre.

A mon gré, ces modernes Actéons se vantent

trop tôt d'avoir surpris les secrets de la Beauté:

faut-il, parce que nous avons analysé l'arc-en-ciel

et dépouillé la lune de son mystère le plus ancien,

le plus chaste, que moi, le dernier Endymion, je

perde tout espoir, parce que des yeux impertinents

ont lorgné ma maîtresse à travers un télescope?

A quoi nous sert-il que ce siècle scientifique ait

fait irruption par nos portes avec tout son cortège

de miracles modernes? Peut-il apaiser un amant au

coeur brisé? Peut-il, en toute sa durée, faire quoi

que ce soit pour rendre une existence plus belle,

la faire plus divine un seul jour? Mais maintenant

le siècle d'argile

reparaît, ramené par un cycle horrible: la Terre

a engendré une nouvelle et bruyante progéniture

de Titans ignorants, que leur origine impure lance

encore une fois contre l'auguste hiérarchie qui siégeait

sur l'Olympe. Ils ont fait appel à la Poussière,

et c'est de cet arbitre infécond qu'ils doivent attendre

la sentence. Qu'ils tâchent, s'ils en sont capables,

de faire sortir de la lutte naturelle et du hasard

sans raison la nouvelle règle de l'idéal pour

l'homme! Il me semble que ce n'était point là mon

héritage, car j'avais été nourri d'une façon tout

opposée. Mon âme va des hauteurs suprêmes de

la vie vers un but plus élevé.

Vois, pendant que nous parlions, la Terre a détourné

du Dieu sa face, et la barque d'Hécate a surgi

avec sa charge argentée, jusqu'à ce qu'enfin le jour

jaloux en éteignît toutes les torches. Je n'ai point

remarqué la fuite des heures; pour les jeunes Endymions,

les doigts paralysés du Temps égrènent en

vain son rosaire de soleils.

Regardez comme l'iris jaune penche languissamment

sa gorge en arrière, pour appeler le baiser de

son page perfide, la libellule, alors que celle-ci,

pareille à une veine bleue sur le poignet blanc d'une

jeune fille, dort sur la primevère neigeuse qui est née

cette nuit et qui commence à s'enflammer du rouge

ardent de la honte, et va mourir en pleine lumière.

Allons-nous-en. Déjà se profilent sur le pâle bouclier

du ciel décoloré les brillantes fleurs de l'amandier.

Le râle des prés, tapi dans l'herbe encore respectée

de la faux, répond à l'appel de sa compagne;

les courlis réveillés en sursaut franchissent d'un vol

irrégulier le ruisseau couvert de brouillards, et

dans son lit de roseaux, l'alouette, joyeuse de voir

poindre le jour,

éparpille dans l'herbe les perles de la rosée, et

toute tremblante d'extase, va saluer le Soleil, qui

bientôt, sous sa complète armure d'or, va sortir de

cette tente couleur orangée, que voici dressée là-bas

vers l'Orient en feu. Vois, la frange rouge apparaît

sur les hauteurs attentives. Voici le Dieu, et

dans son amour pour lui,

la bruyante alouette est déjà hors de vue et

remplit de ses chants cette vallée de silence. Ah!

il y a dans le vol de cet oiseau plus d'une chose

qu'on ne saurait apprendre dans une cornue. Mais

l'air fraîchit. Partons, car bientôt les bûcherons seront

ici. Quelle nuit de juin nous avons vécue!



LA NOUVELLE HÉLÈNE
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