Chapitre XII
Paroles significatives, et je ne doute pas que votre perspicacité ne vous l’ait appris, au moins depuis les trois dernières pages.
Ne me traitez pas de flirteuse, de coquette avant d’avoir pesé les faits.
Tenez compte de mon amour-propre piqué du soudain abandon de mes amoureux, songez combien je fus charmée de l’aveu que me fit celui dont j’avais voulu me cacher l’amour, alors même que je le lui rendais, songez aux occasions qui s’offrirent à lui et dont il profita pendant tout le temps que Jack et Sol m’évitèrent d’une manière systématique et pour se conformer à leur ridicule convention.
Pesez tout cela, et alors qui d’entre vous jettera la première pierre à la jeune fille rougissante qui fut l’enjeu de la cagnotte du Derby?
Voici la chose, telle qu’elle parut au bout de trois mois bien courts dans le Morning Post: «12 août—À l’église de Hatherley, mariage de Nicolas Cronin, esquire, fils aîné de Nicolas Cronin, esquire, de Woodlands, Cropshire, avec miss Eleanor Montague, fille de feu James Montague, esquire, juge de paix, à Hatherley House».
Chapitre XIII
Jack partit en déclarant qu’il allait s’offrir comme volontaire dans une expédition en ballon pour le Pôle Nord. Mais il revint trois jours après, et dit qu’il avait changé d’intention.
Il voulait refaire à pied le trajet parcouru par Stanley à travers l’Afrique équatoriale.
Depuis, il a laissé échapper une ou deux allusions pleines d’amertume aux espérances déçues et aux joies ineffables de la mort; mais tout bien considéré, il continue à se porter fort bien, et récemment on l’a entendu grogner en des occasions telles que du mouton pas assez cuit et du bœuf trop cuit, allusions que l’on peut à bon droit regarder comme des indices de bonne santé.
Sol prit la chose avec plus de calme; mais je crains que le fer ne soit entré plus profond dans son âme.
Toutefois, il se remit d’aplomb comme un garçon courageux qu’il était.
Il poussa même la hardiesse jusqu’à désigner les demoiselles d’honneur, ce qui lui fournit l’occasion de se perdre dans un labyrinthe inextricable de mots.
Il se lava les mains de la phrase rebelle, et la coupa en deux pour s’asseoir, succombant à sa rougeur et aux applaudissements.
J’ai entendu dire qu’il avait pris pour confidente de ses douleurs et de ses déceptions la sœur de Grace Maberly et trouvé en elle la sympathie qu’il en attendait.
Bob et Grace se marient dans quelques mois, et il se pourrait qu’un autre mariage ait lieu à la même époque.
LE RÉCIT DE L’AMÉRICAIN
Chapitre I
Cela vous a un air étrange, disait-il au moment où j’ouvris la porte de la chambre où se réunissait notre cercle mi-social mi-littéraire, mais je pourrais vous raconter des choses bien plus drôles que celles-là, diablement plus drôles.
Comme vous le voyez, ça n’est pas les gens qui savent enfiler des mots anglais correctement, et qui ont reçu de bonnes éducations, qui se trouvent dans les drôles d’endroits où je me suis vu.
Messieurs, la plupart du temps, c’est des gens grossiers, qui savent toute juste se faire comprendre de vive voix; et bien moins encore décrire, avec la plume et l’encre, les choses qu’ils ont vues, mais s’ils le pouvaient, ils vous feraient dresser les cheveux d’étonnement à vous autres Européens; oui, Messieurs, c’est comme ça.
Il se nommait, je crois, Jefferson Adams.
Je sais que ses initiales étaient J. A., car vous pouvez les voir encore profondément gravées à la pointe du couteau sur le panneau d’en haut, et à droite de la porte de notre fumoir.
Il nous légua ce souvenir, ainsi que quelques dessins artistiques exécutés par lui avec du jus de tabac sur notre tapis de Turquie, mais à part ces reliques, notre Américain conteur d’histoire a disparu de notre monde.
Il flamba comme un météore brillant au milieu de nos banales et calmes réunions, et alla se perdre dans les ténèbres extérieures.
Ce soir-là, cependant, notre hôte du Nevada était complètement lancé. Aussi j’allumai tranquillement ma pipe et m’installai sur la chaise la plus proche, en me gardant bien d’interrompre son récit.
—Remarquez-le bien, reprit-il, je ne veux pas chercher noise à vos hommes de science.
«J’aime, je respecte un type qui est capable de mettre à sa place n’importe quelle bête ou plante, depuis une baie de houx jusqu’à un ours grizzly, avec des noms à vous casser la mâchoire, mais si voulez des faits vraiment intéressants, des faits pleins d’un jus savoureux, adressez-vous à vos baleiniers, à vos gens de la frontière, à vos éclaireurs, aux hommes de la Baie d’Hudson, des gaillards qui savent à peine signer leur nom.
Il y eut alors une pause, pendant laquelle master Jefferson Adams sortit un long cigare et l’alluma.
Nous observions un rigoureux silence, car l’expérience nous avait appris qu’à la moindre interruption notre Yankee rentrait aussitôt dans sa coquille.
Il regarda autour de lui avec un sourire d’amour-propre satisfait, et remarquant notre air attentif, il reprit à travers une auréole de fumée:
—Eh bien lequel de vous, gentlemen, est jamais allé dans l’Arizona? Aucun, je parie.
«Et parmi tous les Anglais et Américains qui promènent la plume sur le papier, combien y en a-t-il qui sont allés dans l’Arizona? Bien peu, j’en suis sûr.
«J’y suis allé, Monsieur, j’y ai vécu des années, et quand je pense à ce que j’y ai vu, c’est à peine si je me crois moi-même aujourd’hui.
«Ah! en voilà un du pays!
«J’étais du nombre des flibustiers de Walker.
«On avait jugé à propos de nous qualifier ainsi. Après que nous eûmes été dispersés, et notre chef fusillé, plusieurs d’entre nous se frayèrent des routes et s’installèrent par là.
«C’était une colonie anglaise, et américaine au grand complet, avec nos femmes et enfants.
«Je crois qu’il en reste encore des anciens, et qu’ils n’ont pas encore oublié ce que je vais vous raconter. Non, je vous garantis qu’ils ne l’ont point oublié, tant qu’ils seront de ce côté-ci de la tombe.
«Mais je parlais du pays, et je parie que je vous étonnerais énormément, si je ne vous parlais pas d’autre chose.
«Songer qu’un tel pays aurait été fait pour quelques Graisseurs et quelques demi-sang! C’est faire un mauvais usage des bienfaits de la Providence, je vous le dis.
«L’herbe y poussait plus haut que la tête d’un homme à cheval, et des arbres si serrés que pendant des lieues et des lieues vous n’arriviez pas à entrevoir un bout de ciel bleu, et des orchidées grandes comme des parapluies. Peut-être quelqu’un de vous a-t-il vu une plante qu’on appelle piège à mouches quelque part dans les États.
—Dionoea muscipula, dit à demi-voix Dawson, notre savant par excellence.
—Ah! Dix au nez de municipal, c’est ça! Vous voyez une mouche se poser sur cette plante-là. Alors vous voyez aussitôt les deux battants de la feuille se rapprocher brusquement et tenir la mouche prisonnière entre eux, la broyer, la triturer en petits morceaux.
«Ça ressemble à s’y méprendre à une grande pieuvre avec son bec, et des heures après, si vous ouvrez la feuille, vous voyez le corps de la mouche à moitié digéré, et en menus morceaux. Eh bien j’ai vu dans l’Arizona de ces pièges à mouche avec des feuilles de huit, de dix pieds de long, des épines ou dents d’au moins un pied.
«Elles étaient capables de... Mais, Dieu me damne, je vais trop vite.
«C’était la mort de Joe Hawkins que je voulais votre raconter.
«C’est bien la chose la plus étrange que vous puisiez jamais entendre.
«Il n’y avait personne du Montana qui ne connût Joe Hawkins, Alabama Joe, comme on l’appelait là-bas.
«C’était un homme de plein air, je vous en réponds, mais le plus damné putois qu’un homme ait jamais vu.
«Un bon garçon, souvenez-vous en, tant que vous le caressiez dans le sens du poil, mais pour peu qu’on le blaguât, il devenait pire qu’un chat sauvage.
«Je l’ai vu tirer ses six coups dans une foule d’hommes qui le bousculait pour l’entraîner dans le bar de Simpson, alors qu’une danse était en train, et il planta son bowie-knife dans Tom Hooper, parce que celui-ci lui avait versé par mégarde son verre sur son gilet.
«Non, il ne reculait pas devant un assassinat, Joe, oh non, et il ne fallait pas avoir confiance en lui, tant que vous n’aviez pas l’œil sur lui.
«Car, au temps dont je parle, alors que Joe Hawkins faisait le matamore par la ville et piétinait la loi sous son révolver, il y avait là un Anglais nommé Scott, Tom Scott, si je me souviens bien.
«Ce diable de Scott était un Anglais pour tout de bon (je demande pardon à la compagnie présente) et pourtant il ne plaisait guère à la bande d’Anglais de là-bas, ou la bande d’Anglais ne lui allait pas beaucoup.
«C’était un homme tranquille, ce Scott, même trop tranquille pour une population aussi rude que celle-là.
«On l’appelait sournois, mais il ne l’était pas.
«Il se tenait le plus souvent à l’écart et ne se mêlait d’aucune affaire tant qu’on le laissait tranquille.
«Certains disaient qu’il avait été comme qui dirait persécuté dans son pays, qu’il avait été Chartiste, ou quelque chose dans ce genre, qu’il lui avait fallu lever le pied et décamper, mais il n’en parlait jamais lui-même et ne se plaignait jamais.
«Cet individu de Scott était une sorte de cible pour les gens du Montana, tant il était tranquille et avait l’air simple.
«Il n’avait personne pour le soutenir dans ses ennuis, car, comme je le disais tout à l’heure, c’est à peine si les Anglais le regardaient comme l’un des leurs, et on lui fit plus d’une mauvaise farce.
«Il ne répondait jamais grossièrement; il était poli avec tout le monde.
«Je crois que les gens en vinrent à croire qu’il manquait d’énergie, jusqu’au jour où il leur montra qu’ils se trompaient.
«Ce fut au bar de Simpson que le coup se monta, et ça aboutit à la drôle de chose que j’allais vous conter.