Chapitre VII

Chapitre II

—Jack arrive par le train de deux heures, dit un matin Bob, apparaissant au déjeuner une dépêche à la main.

Je pus saisir au vol un regard de reproche que me lançait Sol, mais cela ne m’empêcha point de manifester ma joie à cette nouvelle.

—Nous nous amuserons énormément quand il sera là, dit Bob. Nous viderons l’étang à poissons. Nous nous divertirons à n’en plus finir. N’est-ce pas, Sol, ce sera charmant.

L’opinion de Sol sur ce que cela pouvait avoir de charmant était évidemment de celles que l’on ne peut rendre par des paroles, car il ne répondit que par un grognement inarticulé.

Ce matin-là, je songeai longuement à Jack dans le jardin.

Après tout, je me faisais grande fille, ainsi que Bob me l’avait rappelé un peu rudement.

Il me fallait désormais me montrer réservée dans ma conduite.

Un homme, en chair et en os, avait bel et bien jeté sur moi un regard épris.

Quand j’étais une enfant, que j’eusse Jack derrière moi et qu’il m’embrassât, cela pouvait aller le mieux du monde mais désormais je devais le tenir à distance.

Je me rappelai qu’un jour il me fit présent d’un poisson crevé qu’il avait tiré du ruisseau de Hatherley, et que je rangeai cet objet parmi mes trésors les plus précieux, jusqu’au jour où une odeur traîtresse qui se répandait dans la maison fut cause que ma mère écrivit à M. Burton une lettre pleine d’injures, parce que celui-ci avait déclaré que notre système de drainage était aussi parfait qu’on pouvait le désirer.

Il faut que j’apprenne à être d’une politesse guindée qui tient les gens à distance.

Je me représentai notre rencontre, et j’en fis une répétition.

Le massif de chèvrefeuille représentant Jack, je m’en approchai solennellement, je lui fis une révérence majestueuse et lui adressai ces paroles, en lui tendant la main.

—Lieutenant Hawthorne, je suis fort heureuse de vous voir.

Elsie survint pendant que je me livrais à cet exercice; elle ne fit aucune observation, mais au lunch, je l’entendis demander à Sol si l’idiotie se transmettait dans une famille, ou si elle restait bornée aux individus.

À ces mots, le pauvre Sol rougit terriblement et se mit à bafouiller de la façon la plus confuse en voulant donner des explications.

Chapitre III

La cour de notre ferme donne sur l’avenue à peu près à égale distance de Hatherley House et de la loge.

Sol, moi, et master Nicolas Cronin, fils d’un esquire[2] du voisinage, nous y allâmes après le lunch.

Cette imposante démonstration avait pour objet de mater une révolte qui avait éclaté dans le poulailler.

Les premières nouvelles de l’insurrection avaient été apportées à la maison par le petit Bayliss, fils et héritier de l’homme préposé aux poules, et on avait requis instamment ma présence.

Qu’on me permette de dire en passant que la volaille était le département d’économie domestique dont j’étais tout spécialement chargée; et qu’il n’était pris aucune mesure en ce qui les concernait, sans qu’on eût recours à mes conseils et à mon aide.

Le vieux Bayliss sortit en clopinant à notre arrivée et me donna de grands détails sur l’émeute. Il paraît que la poule à crête et le coq de Bantam avaient acquis des ailes d’une longueur telle qu’ils avaient pu voler jusque dans le parc et que l’exemple donné par ces meneurs avait été contagieux, au point que de vieilles matrones de mœurs régulières, telles que les Cochinchinoises aux pattes arquées, avaient manifesté de la propension au vagabondage et poussé des pointes jusque sur le terrain défendu.

On tint un conseil de guerre dans la cour, et l’on décida à l’unanimité que les mutins auraient les ailes rognées.

Quelle course folle nous fîmes! Par nous, j’entends master Cronin et moi, car le cousin Sol restait à planer dans le lointain, les ciseaux à la main, et à nous encourager.

Les deux coupables se doutaient évidemment pourquoi on les réclamait, car ils se précipitaient sous les meules de foin, ou par dessus les cages au point qu’on eût cru avoir affaire à une demi-douzaine au moins de poules à crête et de coqs Bantam, jouant à cache-cache dans la cour.

Les autres poules avaient l’air de s’intéresser sans vacarme aux événements et se contentaient de lancer de temps à autre un gloussement moqueur.

Toutefois, il n’en était pas de même de l’épouse favorite du Bantam.

Elle nous injuriait positivement du haut de son perchoir.

Les canards formaient la partie la plus indisciplinable de cette réunion, car bien qu’ils n’eussent rien à voir dans les débuts de ce désordre, ils témoignaient vivement leur intérêt pour les fuyards, couraient après eux de toute la vitesse de leurs courtes pattes jaunes et embarrassaient les pas des poursuivants.

—Nous la tenons, criai-je toute haletante, quand la poule à crête fut cernée dans un angle. Attrapez-la, master Cronin. Ah! vous l’avez manquée! Vous l’avez manquée! Arrêtez-la, Sol. Oh! mon Dieu! Elle arrive de mon côté.

—C’est très bien, miss Montague, s’écria master Cronin, pendant que j’attrapais par les pattes la malheureuse volatile et que je me disposais à la mettre sous mon bras pour l’empêcher de reprendre la fuite. Permettez-moi de vous la tenir.

—Non, non, je vous prie d’attraper le coq. Le voilà! Tenez, là, derrière la meule de foin! Passez d’un côté, je passe de l’autre.

—Il s’en va par la grande porte, cria Sol.

—Chou! criai-je à mon tour, Chou! Oh! il est parti.

Et nous nous élançâmes tous deux dans le parc pour l’y poursuivre.

On tourna l’angle, on passa dans l’avenue, où je me trouvai face à face avec un jeune homme à figure très halée, en complet à carreaux, qui se dirigeait vers la maison, en flânant.

Il n’y avait pas à se méprendre avec ces yeux gris et rieur.

Lors même que je ne l’aurais pas regardé, un instinct, j’en suis sûre, m’aurait dit que c’était Jack.

M’était-il possible d’avoir un air digne, avec la poule à crête fourrée sous mon bras?

Je fis un effort pour me redresser, mais le gredin d’oiseau semblait se douter qu’il avait enfin trouvé un protecteur, car il se mit à piauler avec un redoublement de violence.

Dans mon désespoir, je la lâchai et j’éclatai de rire.

Jack en fit autant.

—Comment ça va-t-il, Nell? dit-il en me tendant la main.

Puis, d’une voix qui marquait l’étonnement:

—Tiens, vous n’êtes plus du tout comme quand je vous ai vue pour la dernière fois.

—Ah! alors je n’avais pas une poule sous le bras, dis-je.

—Qui aurait cru que la petite Nelly serait jamais devenue une femme? dit Jack tout entier encore à sa stupéfaction.

—Vous ne vous attendiez pas à ce que je devienne un homme en grandissant, n’est-ce pas? dis-je avec une profonde indignation.

Et alors, renonçant brusquement à toute réserve:

—Nous sommes rudement contents de votre arrivée, Jack. Ne vous pressez pas tant d’aller à la maison. Venez nous aider à attraper le coq bantam.

—Vous avez bien raison, dit Jack avec sa voix si gaie d’autrefois. Allons!

Et nous voici tous les trois à courir comme des fous, à travers le parc, pendant que le pauvre Sol s’empressait à notre aide, embarrassé à l’arrière-garde avec les ciseaux et la prisonnière.

Jack avait son costume très froissé pour un homme en visite, quand il présenta ses respects à maman dans l’après-midi, et mes rêves de dignité et de réserve étaient dispersés à tous les vents.

Chapitre IV
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