Chapitre VIII

Chapitre IX

Cette nuit-là a laissé un long souvenir à l’Écluse de Harvey.

Une brise capricieuse descendait des montagnes lointaines, en gémissant et soupirant sur les claims déserts.

Des nuages noirs passaient rapidement sur la lune, jetant leur ombre sur le paysage terrestre et ensuite laissant reparaître la lueur argentée, froide, claire, sur la petite vallée, baignant d’une lumière étrange, mystérieuse, la vaste étendue de la Brousse qui se développait des deux côtés.

Une grande solitude semblait reposer sur la face de la Nature.

Les gens se rappelèrent plus tard cette atmosphère fantastique, magique, qui enveloppait la petite ville.

Il faisait très noir, quand Abe quitta sa petite cabane.

Son associé, le patron Morgan, était encore absent, resté dans la brousse, de sorte qu’à part la toujours vigilante Blinky, il n’y avait pas un être vivant qui pût épier ses allées et venues.

Il éprouvait une douce surprise, en son âme simple, à songer que les doigts mignons de son ange avaient pu tracer ces grands hiéroglyphes alignés, mais le nom était au bas, et cela lui suffisait.

Elle le demandait. Peu importait pourquoi; et ce rude mineur partait à l’appel de son amour, avec l’héroïsme d’un chevalier errant.

Il gravit tant bien que mal la route montante et tortueuse qui conduisait à la villa des Azalées.

Un petit massif d’arbrisseaux et de buisson se dressait à environ cinquante yards de l’entrée du jardin.

Abe s’y arrêta un instant pour reprendre sa présence d’esprit.

Il était à peine minuit et il n’avait devant lui que quelques minutes. Il s’assit sous leur voûte sombre et épia la maison blanche qui se dessinait vaguement devant lui.

C’était une maisonnette bien simple aux yeux d’un prosaïque mortel, mais elle était enveloppée, pour ceux de l’amoureux, d’une atmosphère de respect et de vénération.

Le mineur, après cette station à l’ombre des arbres, se dirigea vers la porte du jardin.

Il n’y avait personne.

Évidemment il était venu un peu trop tôt.

À ce moment, la lune brillait de tout son éclat et l’on voyait les environs aussi clairement qu’en plein jour. Abe regarda de l’autre côté de la petite villa et vit la route, qui apparaissait comme une ligne blanche et tortueuse, jusqu’au sommet de la côte.

Si quelqu’un s’était trouvé là pour l’épier, il eût pu voir sa carrure d’athlète se dessiner nettement, en contour précis.

Alors il eut un mouvement brusque, comme s’il venait de recevoir une balle, et il chancela, s’appuya à la petite porte qui se trouvait près de lui.

Il avait vu une chose qui fit pâlir encore sa figure tannée par le soleil, et déjà pâlie à la pensée de la jeune fille qui était si près de lui.

À l’endroit même où la route faisait une courbe, et à moins de deux cents yards de distance, il voyait une masse noire se mouvant sur la courbe et perdue dans l’ombre de la colline.

Cela ne dura qu’un moment, mais ce moment suffit à son coup d’œil exercé de forestier, à sa rapidité de perception, pour se rendre compte de la situation dans tous ses détails.

C’était une troupe de cavaliers qui se dirigeaient vers la villa, et quels pouvaient être ces cavaliers nocturnes, sinon les gens qui terrifiaient le pays forestier, les redoutés coureurs de la Brousse.

Abe était, il faut le dire, d’une intelligence lente et se mouvait lourdement dans les circonstances ordinaires.

Mais à l’heure du danger, il était aussi remarquable par son sang-froid et sa résolution que par sa promptitude à agir d’une manière décisive.

Tout en s’avançant à travers le jardin, il calcula les chances qu’il avait contre lui.

Selon l’évaluation la plus modérée, il avait une demi-douzaine d’adversaires, tous gens déterminés à tout et ne redoutant rien.

Il s’agissait de savoir s’il pourrait les tenir pendant un instant en échec et les empêcher de pénétrer par force dans la maison.

Nous avons déjà dit que des sentinelles avaient été postées dans la rue principale de la ville. Abe se dit qu’il arriverait de l’aide moins de dix minutes après le premier coup de feu.

S’il s’était trouvé dans l’intérieur de la maison, il aurait été sûr de tenir bon plus longtemps que cela. Mais les coureurs de la Brousse arriveraient sur lui avant qu’il eût pu réveiller les habitants endormis et se faire ouvrir.

Il devait se résigner à faire de son mieux.

En tout cas, il prouverait à Carrie que s’il ne savait pas lui parler, il était du moins capable de mourir pour elle.

Cette idée fit passer en lui une vraie flamme de plaisir, pendant qu’il rampait dans l’ombre de la maison.

Il arma son révolver: l’expérience lui avait appris l’avantage d’être le premier à tirer.

La route par laquelle arrivaient les coureurs de la Brousse aboutissait à une porte de bois donnant sur le haut du petit jardin de l’essayeur.

Cette porte était flanquée à gauche et à droite d’une haute haie d’acacia, et s’ouvrait sur une courte allée bordée également d’une muraille infranchissable d’arbustes épineux.

Abe connaissait parfaitement la disposition des lieux.

À son avis, un homme résolu pouvait barrer le passage pendant quelques minutes, jusqu’au moment où les assaillants se feraient jour par quelque autre endroit et le prendraient par derrière.

En tout cas, c’était sa chance la plus favorable.

Il passa devant la porte de la façade, mais s’abstint de donner l’alarme.

Sinclair était un homme assez avancé en âge et ne pouvait lui être bien utile dans un combat désespéré comme celui auquel il s’attendait, et l’apparition de lumières dans la maison avertirait les brigands de la résistance qu’on se préparait à leur faire.

Ah! que n’avait-il auprès de lui son associé, le patron, Chicago Bill, n’importe lequel des vaillants hommes qui auraient accouru à son appel et se seraient rangés à ses côtés en une pareille lutte!

Il fit demi-tour dans l’étroite allée.

Voici la porte de bois qu’il connaissait très bien, et là-haut, perché sur la traverse, un homme, dans une attitude languissante, balançait ses jambes, et épiait sur la route qui s’étendait devant lui; c’était master John Morgan, celui-là même qu’Abe appelait du plus profond de son cœur.

Le temps manquait pour de longues explications.

En quelques mots hâtifs, le patron dit qu’en revenant de sa petite excursion, il avait croisé les coureurs de la Brousse partis à cheval pour leur expédition ténébreuse.

Il avait surpris des propos qui lui avaient fait connaître le but.

En courant à toutes jambes, et grâce à sa connaissance du pays, il était parvenu à les devancer.

—Pas le temps de donner l’alarme, expliqua-t-il, tout haletant de son récent effort, il faut les arrêter nous-mêmes. Pas venu pour faire le galant... venu pour votre jeune fille... N’arriveront que par-dessus nos corps, «Les Os».

Et après ces quelques mots jetés d’une voix entrecoupée, ces deux amis si étrangement assortis se donnèrent une poignée de main, échangèrent un regard de profonde affection pendant que la brise parfumée des bois leur apportait le bruit des pas des chevaux.

Il y avait six brigands en tout.

L’un d’eux, qui paraissait être le chef, marchait en avant.

Les autres venaient derrière, formant un groupe.

Arrivés devant la maison, ils mirent leurs chevaux à l’attache à un petit arbre, après quelques mots dits à voix basse par leur capitaine, et s’avancèrent avec assurance vers la porte.

Le patron Morgan et Abe étaient accroupis dans l’ombre de la haie, tout au bout de l’allée.

Ils étaient invisibles pour les bandits, qui évidemment s’attendaient à ne rencontrer qu’une faible résistance dans cette maison isolée.

Comme l’homme de tête, qui s’était avancé, se tournait à moitié pour donner un ordre à ses camarades, les deux amis reconnurent le profil dur et la grosse moustache de Ferguson le Noir, le prétendant refusé par miss Carrie Sinclair.

L’honnête Abe jura mentalement que celui-là du moins n’arriverait pas vivant jusqu’à la porte.

Le bandit s’avança jusqu’à cette porte et mit la main sur le loquet.

Il sursauta en entendant une voix de stentor crier: «Arrière» du milieu des buissons.

En guerre, comme en amour, le mineur était homme peu bavard.

—On ne passe pas par ici, expliqua une autre voix au timbre d’une tristesse et d’une douceur infinie, ainsi qu’elle l’était toujours quand son possesseur avait le diable dans le corps.

Le coureur de la Brousse reconnut cette voix: il se rappelait l’allocution prononcée d’une voix molle et languissante qu’il avait entendue dans la salle de billard des Armes de Buckhurst, allocution qui s’était terminée comme suit.

Le doux orateur s’était adossé à la porte, avait sorti un révolver et avait demandé à voir le filou qui aurait l’audace de se frayer un passage.

—C’est ce maudit imbécile de Durton, et son ami à la face blanche, dit-il.

Ces deux noms étaient fort connus à la ronde.

Mais les coureurs de la Brousse étaient des hommes téméraires et décidés à tout.

Ils avancèrent en masse jusqu’à la porte.

—Débarrassez le passage, dit leur chef d’un ton farouche, à demi-voix, vous ne pouvez sauver la demoiselle. Allez-vous en sans une balle dans la peau, puisqu’on vous en laisse la chance.

Les associés répondirent par leur rire.

—Alors au diable! avancez.

La porte s’ouvrit largement et la troupe tira une salve tout en poussant et fit un effort énergique pour pénétrer dans l’allée sablée.

Les revolvers firent un bruit joyeux dans le silence de la nuit entre les buissons, à l’autre bout.

Il était malaisé de tirer avec justesse dans les ténèbres.

Le second homme fit un bond convulsif en l’air et tomba la face en avant, les bras étendus. Il se tordit affreusement au clair de lune.

Le troisième fut touché à la jambe et s’arrêta.

Les autres en firent autant, par esprit d’imitation.

Après tout, la demoiselle n’était pas pour eux et ils mettaient peu d’entrain à la besogne.

Leur capitaine s’élança furieusement en avant, comme un courageux bandit qu’il était, mais il fut accueilli par un coup formidable que lui porta Abe, avec la crosse de son pistolet, coup lancé avec une telle violence qu’il recula en chancelant parmi ses compagnons, le sang ruisselant de sa mâchoire brisée, mis hors d’état de lancer un juron au moment même où il en sentait le besoin le plus urgent.

—Ne partez pas encore, dit la voix partant des ténèbres.

Mais ils n’avaient nullement l’intention de partir tout de suite.

Quelques minutes devaient s’écouler, ils le savaient, avant qu’ils eussent sur eux les gens de l’Écluse de Harvey.

Ils avaient encore le temps d’enfoncer la porte s’ils pouvaient venir à bout des défenseurs.

Ce que redoutait Abe se réalisa.

Ferguson le Noir connaissait la maison aussi bien que lui.

Il courut de toute sa vitesse le long de la haie. Les cinq hommes s’y frayaient passage à grand bruit partout où il paraissait y avoir une ouverture.

Les deux amis échangèrent un regard.

Leur flanc était tourné. Ils restèrent là, pareils à des gens qui connaissent le sort qui les attend et ne craignent pas de l’affronter.

Il y eut une mêlée furieuse de corps noirs au clair de lune, pendant qu’éclatait un cri sonore d’encouragement lancé par des voix connues.

Les farceurs de l’Écluse de Harvey se trouvaient en présence d’une situation bien plus extraordinaire que la mystification à laquelle ils venaient assister.

Les associés virent près d’eux des figures amies, Shamees, Struggles, Mac Coy.

Il y eut une reprise désespérée, un corps à corps décisif, un nuage de fumée d’où partaient des coups de feu, des jurons farouches et, quand il se dissipa, on vit une ombre noire s’enfuir toute seule pour sauver sa vie, en franchissant l’ouverture de la haie.

C’était le seul des coureurs de la Brousse qui fût resté debout.

Mais les vainqueurs ne jetèrent aucun cri de triomphe.

Un silence étrange régna parmi eux, suivi d’un murmure compatissant, car en travers du seuil qu’il avait défendu si vaillamment, gisait le pauvre Abe, l’homme au cœur loyal et simple.

Il respirait péniblement, car une balle lui avait traversé les poumons.

On le porta dans la maison, avec tous les ménagements dont étaient capables ces rudes mineurs.

Il y avait là, j’en suis sûr, des hommes qui auraient voulu avoir reçu sa blessure, s’ils avaient pu ainsi gagner l’amour de cette jeune fille vêtue de blanc qui se penchait sur le lit taché de sang, et lui disait à demi-voix des paroles si douces et si tendres.

Cette voix parut le ranimer.

Il ouvrit ses yeux bleus, au regard de rêve, et les promena autour de lui: ils se portèrent sur cette figure.

—Perdu la partie, murmura-t-il, pardon, Carrie, morib...

Et, avec un sourire languissant, il se laissa aller sur l’oreiller.

Chapitre X

Chapitre X
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