Chapitre VII

Chapitre II

Abe était encore à la contemplation de sa charmeuse, quand la grossière porte s’ouvrit.

Un nuage aveuglant de rafale et de pluie pénétra dans la cabane, cachant presque entièrement un jeune homme, qui avança d’un bond et se mit en devoir de fermer la porte derrière lui, opération que la violence du vent rendait assez malaisée.

On aurait pu le prendre pour le génie de la tempête, avec l’eau qui ruisselait de sa longue chevelure et coulait sur sa figure pâle et distinguée.

—Eh bien, dit-il, d’une voix légèrement boudeuse, n’avez-vous rien préparé pour souper?

—Il est prêt à servir, dit gaiement son compagnon, en montrant une grande marmite qui bouillait près du feu. Vous avez l’air un peu mouillé.

—Peste! un peu mouillé! je suis trempé, ami, je suis inondé jusqu’aux os. C’est une nuit à ne pas mettre un chien dehors, du moins un chien pour lequel j’aurais quelque respect. Passez-moi cet habit sec qui est suspendu au clou.

Jack Morgan, ou le patron, comme on l’appelait, appartenait à une classe plus nombreuse qu’on ne l’eût supposé à l’époque de la ruée qui avait marqué les commencements.

C’était un homme de bonne famille, qui avait reçu une éducation libérale, un gradué d’une université anglaise.

Le patron aurait, suivant le cours naturel des choses, été un vicaire énergique.

Il aurait cherché à faire son chemin dans les carrières libérales, sans certains traits cachés de son caractère qui avaient fait irruption au dehors, et qui avaient bien pu lui être légués en héritage par le vieux sir Henry Morgan, l’homme qui avait fondé la famille, grâce à quelques pièces de huit vaillamment conquises dans des batailles navales.

C’était évidemment ces quelques gouttes de sang aventureux qui l’avaient poussé à quitter, en sautant par la fenêtre de la chambre à coucher, le presbytère vêtu de lierre, à abandonner le home et les amis, pour venir en Australie, tenter la fortune, le pic et la pelle à la main dans les plaines australiennes.

Les rudes habitants de l’Écluse de Harvey n’avaient pas tardé à apprendre qu’en dépit de sa figure féminine et de ses manières précieuses, ce petit homme possédait un courage froid, une résolution invincible, grâce auxquels il avait conquis ce respect dans une réunion d’hommes où l’audace était regardée comme la plus élevée des qualités humaines.

Personne d’entre eux ne savait comment «Les Os» et lui étaient devenus associés, et pourtant ils l’étaient, associés, et l’homme le plus vigoureux, dans sa simple et sympathique nature, éprouvait un respect presque superstitieux envers son compagnon à l’esprit clair et décidé.

—Voilà qui va mieux, dit le patron en se laissant tomber dans la chaise devenue libre devant le feu, et regardant Abe qui mettait le couvert, deux assiettes de métal, des couteaux à manches de corne et des fourchettes aux dents de longueur anormale.

—Enlevez vos bottes de mineur, dit «Les Os». Ce n’est pas la peine d’emplir la cabane de terre rouge... Venez vous asseoir.

Son gigantesque associé s’approcha d’un air humble et s’assit sur un baril.

—Qu’y a-t-il de nouveau? demanda-t-il.

—Les actions montent, dit son compagnon, voilà ce qu’il y a. Regardez ça.

Et il tira de la poche de son habit fumant un numéro de journal froissé.

«Voici la Sentinelle de Buckhurst. Lisez cet article: celui qui se rapporte à un filon qui donne un bon rendement dans la mine de Conemara. Nous sommes fortement engagés dans l’affaire, mon garçon. Nous pourrions vendre aujourd’hui et faire quelque bénéfice, mais je crois qu’il vaut mieux attendre.

Pendant qu’il parlait, Abe déchiffrait laborieusement l’article en question, en suivant les lignes avec son gros index et marmottant sous sa moustache couleur de rouille.

—Deux cents dollars le pied! dit-il en relevant la tête. Eh! camarade, nous avons cent pieds chacun. Ça nous ferait vingt mille dollars. Avec ça on pourrait retourner au pays.

—Quelle sottise! dit son compagnon. Nous l’avons quitté pour venir ramasser ici un peu mieux qu’un misérable millier de livres. L’affaire doit devenir encore meilleure. Sinclair, l’essayeur, s’est rendu sur place et il dit qu’il a là une des couches de quartz les plus riches qu’il aie jamais vues. C’est le moment de faire l’acquisition de machines à broyer. À propos, quel est le résultat de la journée?

Abe tira de sa poche une petite boîte de bois et la tendit à son camarade.

Elle contenait la valeur d’une cuillère à thé de sable et un ou deux petits grains métalliques de la grosseur d’un pois tout au plus.

Le patron Morgan se mit à rire et la rendit à son associé.

—À ce compte-là, nous ne ferons pas notre fortune, «Les Os», dit-il.

Et il y eut une pause dans la conversation, pendant que les deux hommes écoutaient le vent qui tournait la petite cabane en hurlant et sifflant.

—Et des nouvelles de Buckhurst? dit Abe en se levant, et se mettant en devoir d’extraire le contenu de la marmite.

—Pas grand-chose, dit son compagnon. Joe-à-l’œil-de-coq à été tué d’un coup de feu par Billy-Reid dans le magasin de Mac Farlane.

—Ah! dit Abe d’un air vaguement intéressé.

—Les coureurs de la Brousse sont en campagne et arrivés presqu’à la gare de Rochdale: on dit qu’ils vont se montrer par ici.

Le mineur sifflota en versant un peu de whisky dans une cruche.

—Rien de plus? demanda-t-il.

—Rien d’important, sinon que les Noirs se sont un peu fait voir par là-bas vers la route de Sterling, et que l’essayeur a acheté un piano, et qu’il va faire venir sa fille de Melbourne, pour s’établir dans la maison neuve, de l’autre côté de la route. Ainsi, vous le voyez, mon garçon, nous aurons quelque chose à voir, ajouta-t-il en s’asseyant et attaquant le plat qui lui était servi.

—On dit que c’est une beauté, «Les Os», reprit-il.

—Elle ne serait qu’un chiffon à coudre sur ma Suzon, répliqua l’autre d’un ton décidé.

Son associé sourit en regardant l’image aux couleurs criardes collée au mur.

Soudain il posa son couteau et parut écouter.

Au milieu du grondement furieux du vent et de la pluie, passait un son sourd et roulant qui évidemment ne venait pas de la lutte des éléments.

—Qu’est-ce que c’est?

—Du diable! si je le sais.

Les deux hommes se dirigèrent vers la porte et sondèrent attentivement l’obscurité du regard.

Bien loin sur la route de Buckhurst, ils entrevirent une lumière mobile et le son sourd s’accrut.

—C’est un buggy qui arrive, dit Abe.

—Où va-t-il?

—Je ne sais pas. Sans doute il va traverser le gué.

—Mais, mon homme, il y aura six pieds d’eau au gué cette nuit et un courant aussi violent qu’une chute de moulin.

Maintenant la lumière était plus rapprochée. Elle se mouvait rapidement au tournant de la route.

On entendait un galop furieux avec le cahot des roues.

—Les chevaux se sont emportés, par le tonnerre?

—Mauvaise affaire pour l’homme qui est dedans.

Chapitre III

Chapitre III
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