PRÉFACE DE LA PREMIÈRE SÉRIE

CONTENTS



INTRODUCTION

BIOGRAPHICAL SKETCH

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE SÉRIE

LA LÉGENDE DES SIÈCLES

LA CONSCIENCE

PUISSANCE ÉGALE BONTÉ

BOOZ ENDORMI

AU LION D'ANDROCLÈS

LE MARIAGE DE ROLAND

AYMERILLOT

BIVAR

ÉVIRADNUS

SULTAN MOURAD

LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE

LA ROSE DE L'INFANTE

LES RAISONS DU MOMOTOMBO

LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER

APRÈS LA BATAILLE

LE CRAPAUD

LES PAUVRES GENS

PLEINE MER

PLEIN CIEL

LA TROMPETTE DU JUGEMENT

NOTES

BIBLIOGRAPHY



LA LÉGENDE DES SIECLES



LA CONSCIENCE

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,

Échevelé, livide au milieu des tempêtes,

Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,

Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva

Au bas d'une montagne en une grande plaine;

Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine

Lui dirent:—Couchons-nous sur la terre, et dormons.—

Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts

Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres

Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres,

Et qui le regardait dans l'ombre fixement.

—Je suis trop près, dit-il avec un tremblement.

Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,

Et se remit à fuir sinistre dans l'espace.

Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.

Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,

Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,

Sans repos, sans sommeil. Il atteignit la grève

Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.

—Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.

Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes.—

Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes

L'oeil à la même place au fond de l'horizon.

Alors il tressaillit en proie au noir frisson.

—Cachez-moi, cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,

Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche.

Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont

Sous des tentes de poil dans le désert profond:

—Étends de ce côté la toile de la tente.—

Et l'on développa la muraille flottante;

Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb

- Vous ne voyez plus rien? dit Tsilla, l'enfant blond,

La fille de ses fils, douce comme l'aurore;

Et Caïn répondit:—je vois cet oeil encore!—

Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs

Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,

Cria:—je saurai bien construire une barrière.—

Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.

Et Caïn dit:—Cet oeil me regarde toujours!

Hénoch dit:—Il faut faire une enceinte de tours

Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle.

Bâtissons une ville avec sa citadelle.

Bâtissons une ville, et nous la fermerons.—

Alors Tubalcaïn, père des forgerons,

Construisit une ville énorme et surhumaine.

Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine,

Chassaient les fils d'Énos et les enfants de Seth;

Et l'on crevait les yeux à quiconque passait;

Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.

Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,

On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,

Et la ville semblait une ville d'enfer;

L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes;

Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes;

Sur la porte on grava: `Défense à Dieu d'entrer.

Quand ils eurent fini de clore et de murer,

On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre.

Et lui restait lugubre et hagard.—O mon père!

L'oeil a-t-il disparu? dit en tremblant Tsilla.

Et Caïn répondit:—Non, il est toujours là.

Alors il dit:—je veux habiter sous la terre,

Comme dans son sépulcre un homme solitaire;

Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien.—

On fit donc une fosse, et Caïn dit: C'est bien!

Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.

Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre,

Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,

L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn.

PUISSANCE ÉGALE BONTÉ

Au commencement, Dieu vit un jour dans l'espace

Iblis venir à lui; Dieu dit:—Veux-tu ta grâce?

—Non, dit le Mal.—Alors que me demandes-tu?

—Dieu, répondit Iblis de ténèbres vêtu,

Joutons à qui créera la chose la plus belle.

L'Être dit: J'y consens.—Voici, dit le Rebelle;

Moi, je prendrai ton oeuvre et la transformerai.

Toi, tu féconderas ce que je t'offrirai;

Et chacun de nous deux soufflera son génie

Sur la chose par l'autre apportée et fournie.

—Soit. Que te faut-il? Prends, dit l'Être avec dédain.

—La tête du cheval et les cornes du daim.

—Prends.—Le monstre hésitant que la brume enveloppe

Reprit:—J'aimerais mieux celle de l'antilope.

—Va, prends.—Iblis entra dans son antre et forgea.

Puis il dressa le front.—Est-ce fini déjà?

—Non.—Te faut-il encor quelque chose? dit l'Être.

—Les yeux de l'éléphant, le cou du taureau, maître.

—Prends.—Je demande en outre, ajouta le Rampant,

Le ventre du cancer, les anneaux du serpent,

Les cuisses du chameau, les pattes de l'autruche.

—Prends.—Ainsi qu'on entend l'abeille dans la ruche,

On entendait aller et venir dans l'enfer

Le démon remuant des enclumes de fer.

Nul regard ne pouvait voir à travers la nue

Ce qu'il faisait au fond de la cave inconnue.

Tout à coup, se tournant vers l'Être, Iblis hurla

—Donne-moi la couleur de l'or. Dieu dit:—Prends-la.

Et, grondant et râlant comme un boeuf qu'on égorge,

Le démon se remit à battre dans sa forge;

Il frappait du ciseau, du pilon, du maillet,

Et toute la caverne horrible tressaillait;

Les éclairs des marteaux faisaient une tempête;

Ses yeux ardents semblaient deux braises dans sa tête;

Il rugissait; le feu lui sortait des naseaux,

Avec un bruit pareil au bruit des grandes eaux

Dans la saison livide où la cigogne émigre.

Dieu dit:—Que te faut-il encor?—Le bond du tigre.

—Prends.—C'est bien, dit Iblis debout dans son volcan,

Viens m'aider à souffler, dit-il à l'ouragan.

L'âtre flambait; Iblis, suant à grosses gouttes,

Se courbait, se tordait, et, sous les sombres voûtes,

On ne distinguait rien qu'une sombre rougeur

Empourprant le profil du monstrueux forgeur.

Et l'ouragan l'aidait, étant démon lui-même.

L'Être, parlant du haut du firmament suprême,

Dit:—Que veux-tu de plus?—Et le grand paria,

Levant sa tête énorme et triste, lui cria:

—Le poitrail du lion et les ailes de l'aigle.

Et Dieu jeta, du fond des éléments qu'il règle,

A l'ouvrier d'orgueil et de rébellion

L'aile de l'aigle avec le poitrail du lion.

Et le démon reprit son oeuvre sous les voiles.

—Quelle hydre fait-il donc? demandaient les étoiles.

Et le monde attendait, grave, inquiet, béant,

Le colosse qu'allait enfanter ce géant.

Soudain, on entendit dans la nuit sépulcrale

Comme un dernier effort jetant un dernier râle;

L'Etna, fauve atelier du forgeron maudit,

Flamboya; le plafond de l'enfer se fendit,

Et, dans une clarté blême et surnaturelle,

On vit des mains d'Iblis jaillir la sauterelle.

Et l'infirme effrayant, l'être ailé, mais boiteux,

Vit sa création et n'en fut pas honteux,

L'avortement étant l'habitude de l'ombre.

Il sortit à mi-corps de l'éternel décombre,

Et, croisant ses deux bras, arrogant, ricanant,

Cria dans l'infini:—Maître, à toi maintenant!

Et ce fourbe, qui tend à Dieu même une embûche,

Reprit:—Tu m'as donné l'éléphant et l'autruche,

Et l'or pour dorer tout; et ce qu'ont de plus beau

Le chameau, le cheval, le lion, le taureau,

Le tigre et l'antilope, et l'aigle et la couleuvre;

C'est mon tour de fournir la matière à ton oeuvre;

Voici tout ce que j'ai. Je te le donne. Prends.—

Dieu, pour qui les méchants mêmes sont transparents,

Tendit sa grande main de lumière baignée

Vers l'ombre, et le démon lui donna l'araignée.

Et Dieu prit l'araignée et la mit au milieu

Du gouffre qui n'était pas encor le ciel bleu;

Et l'esprit regarda la bête; sa prunelle,

Formidable, versait la lueur éternelle;

Le monstre, si petit qu'il semblait un point noir,

Grossit alors, et fut soudain énorme à voir;

Et Dieu le regardait de son regard tranquille;

Une aube étrange erra sur cette forme vile;

L'affreux ventre devint un globe lumineux;

Et les pattes, changeant en sphères d'or leurs noeuds,

S'allongèrent dans l'ombre en grands rayons de flamme.

Iblis leva les yeux; et tout à coup l'infâme,

Ébloui, se courba sous l'abîme vermeil;

Car Dieu, de l'araignée, avait fait le soleil.

BOOZ ENDORMI
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